André Arthur, polémiste jusque dans la mort

À l’occasion du centième anniversaire de la radio francophone en Amérique du Nord, Le Devoir explore ce média en transformation.

Même une fois parti, le subversif André Arthur continue de diviser. Décrit comme un être odieux par les uns et comme un Robin des bois par les autres, l’ancien roi de la radio de Québec, qui se targuait de parler au nom des petites gens, était incontestablement l’un des meilleurs communicateurs de sa génération. Un talent qui le mènera même à se faire élire à la Chambre des communes après avoir passé le plus clair de sa carrière médiatique à traiter les politiciens de tous les noms. Portrait d’un homme aux positions paradoxales qui, bien avant Trump, avait compris que la carte du populisme pouvait s’avérer payante.

Dans la morosité économique qui s’est échelonnée des années 1970 au début des années 1990, la région de Québec était un terreau fertile pour André Arthur, qui prenait un malin plaisir à opposer les intérêts des honnêtes consommateurs à ceux des élites corrompues. À son micro, les politiciens en prenaient pour leur rhume, mais aussi les intellectuels, les hauts fonctionnaires, les policiers, certains hommes d’affaires… La capitale nationale avait à l’époque le sentiment d’être déclassée au profit de Montréal et trouvait en André Arthur la voix dont elle avait besoin pour se faire justice.

« Il n’était pas le catalyseur de cette colère, il en était le miroir. Il y a eu beaucoup d’humiliations à Québec dans ses années de radio, comme l’échec de Québec 84 ou des Jeux olympiques. Il y a depuis un scepticisme très fort envers les élites, envers les gens qui prétendent vouloir notre bien. Arthur, lui, détestait tous les establishments, alors qu’il faisait confiance à l’intelligence des auditeurs », indique Myriam Ségal, qui fut la recherchiste du polémiste décédé dimanche à 78 ans.

Le « roi Arthur », comme on le surnommait, la prendra sous son aile. Devenue par la suite une vedette de la radio au Saguenay, Myriam Ségal s’était brouillée ces dernières années avec son mentor au caractère intempestif.

Mais autrement, Myriam Ségal loue encore ses qualités professionnelles indéniables. « C’était la formule 1 des communicateurs. Les gens de Montréal ont voulu le limiter à ses propos controversés, mais il était beaucoup plus que ça. D’ailleurs, il n’a jamais été congédié par les auditeurs. Ce sont les patrons qui le congédiaient », fait remarquer l’animatrice de radio aujourd’hui retraitée, elle aussi connue pour ses opinions marquées à droite.

Le meilleur et le pire

 

L’homme de radio Claude Thibodeau, qui a côtoyé André Arthur au cours de sa carrière, en dresse un portrait tout autre. Pour lui, le polémiste incarnait mieux que quiconque la « malhonnêteté intellectuelle », quitte à prendre en ondes certaines libertés par rapport à la vérité au nom de la sacro-sainte cote d’écoute.

« C’était loin d’être un imbécile. Il était très cultivé, il avait une mémoire phénoménale. On ne se rend pas là où il s’est rendu sans être extrêmement intelligent. C’est pour ça que je ne lui pardonne pas ses excès », lâche Claude Thibodeau, qui a toujours décelé une certaine hypocrisie chez André Arthur, ce fils de bourgeois devenu pourfendeur des élites de la haute-ville.

Le mathématicien Jean-Marie De Koninck, qui a bien connu le légendaire animateur au moment du lancement de l’Opération Nez rouge, souligne aussi plusieurs contradictions entre le personnage de radio et l’homme privé. « À l’époque, il avait pris en grippe le maire Jean-Paul L’Allier. Ce n’était pas beau ! Mais un jour, en privé, je lui ai parlé de Jean-Paul L’Allier, et il me disait que c’était un chic type. Je pourrais en raconter plusieurs comme ça ! Il était plein de contradictions », relate le président-fondateur d’Opération Nez rouge.

Reste que sans le flair d’André Arthur, le populaire service de raccompagnement n’aurait jamais vu le jour en 1984. Au sommet de sa gloire, le charismatique animateur avait un tel ascendant sur son auditoire qu’il était en mesure de mobiliser les foules pour une bonne cause. Trente ans avant le mouvement #MoiAussi, il aura d’ailleurs été l’un des premiers à dénoncer publiquement les agressions sexuelles commises sous l’égide de l’Église catholique, une autre de ses têtes de Turc.

Or, André Arthur était aussi capable du pire. Avec son langage fleuri, souvent ordurier, il pouvait s’acharner sur des personnalités publiques jusqu’à en faire des pestiférés. La députée Catherine Dorion n’a pas manqué de rappeler lundi sur les réseaux sociaux que son père, l’avocat Louis Dorion, avait dû s’exiler de Québec après avoir subi les foudres de l’animateur. Alors qu’il était premier ministre, René Lévesque était même allé jusqu’à qualifier André Arthur de « termite social ».

Rattrapé par l’époque

Le roi Arthur frappera finalement son Waterloo au milieu des années 1990, lorsque les tribunaux se mirent à privilégier le droit à la dignité au détriment de la liberté d’expression la plus absolue. S’ensuivit un long déclin, jusqu’à son élection comme député indépendant de Portneuf–Jacques-Cartier, en 2006. Après la politique, il tenta un retour en ondes, mais il finit par perdre son dernier micro en 2018 lorsqu’il utilisa l’expression « boulevard sida » pour parler d’un secteur où se concentrent les quelques bars gais de la ville de Québec.

« Il n’a jamais évolué. Il faisait très Allô Police, et c’est pour ça, je crois, qu’il n’a jamais réussi à percer à Montréal. Même s’il était très cultivé, il s’entêtait à ne parler qu’au lumpenprolétariat. Il n’est jamais arrivé à élargir son auditoire. C’est sans doute pour ça qu’il n’avait plus de micro à la fin et que j’en ai toujours un », relate Gilles Proulx, qui n’est pas pourtant à une controverse près.

Indépendantiste passionné, Gilles Proulx a longtemps été en guerre ouverte avec son grand rival de Québec, farouche opposant au projet souverainiste. Il va même jusqu’à imputer à André Arthur une partie de la défaite référendaire de 1995, vu l’appui au « oui » plus faible dans les périphéries de Québec que dans les autres régions francophones.

C’est dire l’influence qu’on prêtait à André Arthur. « Il avait de grandes qualités et de gros défauts », de conclure l’animatrice Marie-Claude Savard, à qui il a aussi donné sa première chance.

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