Radio-Canada dans la mire des conservateurs

Chose certaine, l’avenir de Radio-Canada et de CBC fait débat depuis de nombreuses années dans le clan conservateur.
Valérian Mazataud Le Devoi Chose certaine, l’avenir de Radio-Canada et de CBC fait débat depuis de nombreuses années dans le clan conservateur.

Le favori dans la course au leadership du Parti conservateur, Pierre Poilievre, s’est à maintes reprises prononcé pour couper les vivres au diffuseur public. Un discours récurrent au sein de la droite canadienne, qui estime être victime d’une couverture journalistique biaisée à l’antenne de Radio-Canada et de CBC.

L’ex-ministre de Stephen Harper a critiqué plusieurs fois le soi-disant manque d’objectivité de la société d’État au cours des derniers mois sur les réseaux sociaux, souvent en utilisant le mot-clic #defundCBC (définancez CBC), dont dans sa couverture du Convoi de la liberté à Ottawa. Il a aussi raillé CBC/Radio-Canada pour avoir poursuivi le Parti conservateur pour atteinte au droit d’auteur.

Les conservateurs s’étaient approprié certains segments d’émissions pour faire mal paraître Justin Trudeau dans des publicités diffusées lors de la campagne électorale de 2019. La cour leur a finalement donné raison, statuant qu’il ne s’agissait pas d’une violation de la propriété intellectuelle.

« La CBC protégeait le premier ministre, pas le droit d’auteur. Aujourd’hui, la CBC a perdu le procès. Ils devraient révéler ce qu’ils ont facturé aux contribuables en frais juridiques et s’excuser pour leur parti pris. Êtes-vous d’accord qu’il est temps que nous arrêtions de financer CBC ? » écrivait Pierre Poilievre sur sa page Facebook le 13 mai dernier à la suite de ce verdict.

Le Devoir a contacté jeudi l’équipe de campagne du candidat à la chefferie afin de savoir si cette proposition fait aujourd’hui partie de son programme, mais notre demande est restée lettre morte.

La position de son principal adversaire, Jean Charest, n’est pas non plus connue pour l’instant, mais elle ne manquera pas d’être dévoilée au courant des prochaines semaines, a spécifié l’entourage de l’ex-premier ministre du Québec.

Plus facile à dire qu’à faire

Chose certaine, l’avenir de Radio-Canada et de CBC fait débat depuis de nombreuses années dans le clan conservateur. Nouvellement élu chef, Erin O’Toole disait réfléchir à la possibilité de privatiser la télévision et les services numériques du diffuseur public, avant d’adoucir son discours lors de la dernière élection.

« Il existe une certaine faction d’individus, dont Pierre Poilievre, qui répète sans cesse qu’il faut éliminer le financement de CBC/Radio-Canada. Il va sans dire que ces discours seront amplifiés lors de la course à la chefferie du Parti conservateur. Cela dit, ce point de vue est loin de faire l’unanimité parmi les conservateurs, ou parmi leurs électeurs », note Marla Boltman, directrice des Amis, un organisme qui milite pour donner au contraire plus de moyens au diffuseur public.

N’en demeure pas moins qu’ils sont nombreux à penser que la salle de rédaction est noyautée par la gauche. Tara Henley, une journaliste de CBC, a claqué la porte en janvier dernier en accusant son ancien employeur de donner trop d’importance aux questions de genre et de race, au détriment d’une couverture qui refléterait la diversité des points de vue.

Mais selon Alain Saulnier, ancien directeur général de l’information de Radio-Canada, cette idée voulant que la société d’État pousse un programme politique de gauche relève davantage du mythe. « C’est vrai de dire que les journalistes viennent à peu près du même milieu, parce qu’ils ont tous un certain niveau d’éducation, qu’ils sont tous allés à l’université… Mais c’est faux de penser qu’ils ont pour autant tous les mêmes opinions politiques. On n’a qu’à penser à Bernard Drainville, qui est allé au PQ, à Christine St-Pierre, chez les libéraux ou à Louis Lemieux, aujourd’hui à la CAQ », fait-il valoir.

L’ancien journaliste est convaincu qu’il serait catastrophique de privatiser CBC/Radio-Canada, ne serait-ce que parce qu’il s’agit du seul média qui est en mesure d’avoir une couverture internationale digne de ce nom. Alain Saulnier souligne aussi que les grands groupes médiatiques privés — Bell, Rogers et Québecor — ont de plus en plus d’intérêts financiers dans d’autres secteurs, ce qui peut interférer avec la qualité journalistique.

Des diffuseurs publics menacés

 

Le Canada n’est pas le seul pays où le financement du diffuseur public est devenu un enjeu politique. En début d’année alors qu’il était engouffré dans le scandale du « partygate », le premier ministre britannique, Boris Johnson, avait ouvert la porte à une refonte du financement de la BBC. Idem cette semaine pour le président français, Emmanuel Macron, ce qui a été perçu par la presse locale comme un effort du centriste pour séduire l’électorat de droite à un mois du premier tour de l’élection présidentielle.

CBC/Radio-Canada accapare cependant une enveloppe budgétaire beaucoup moins importante par rapport à la BBC ou au service public français. « Avec 34 $ par habitant par année, CBC/Radio-Canada arrive au 16e rang sur 18 diffuseurs publics du monde occidental pour ce qui est du niveau de financement public », a fait remarquer la direction dans un courriel transmis au Devoir jeudi.

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