Le traitement médiatique de la guerre en Ukraine varie d’un pays à l’autre

Le conflit en Ukraine fait les manchettes aux quatre coins de la planète depuis deux semaines.
Photo: Sanjay Kanojia Agence France-Presse Le conflit en Ukraine fait les manchettes aux quatre coins de la planète depuis deux semaines.

Le conflit en Ukraine fait les manchettes aux quatre coins de la planète depuis deux semaines. Mais qu’on se trouve en Amérique latine, en Afrique ou au Moyen-Orient, le traitement médiatique varie énormément d’un endroit à l’autre, alors que les intérêts et les sensibilités divergent. Tour d’horizon.

Vue de l’Amérique du Sud, l’Ukraine peut paraître loin, et pas seulement parce que quelque 10 000 kilomètres séparent le sous-continent des zones de combat. Non seulement la région ne compte pas de diaspora ukrainienne d’importance, mais en plus, aucun pays sud-américain n’est membre de l’OTAN, l’organisation qui a un rôle central dans l’envenimement des tensions entre la Russie et l’Ukraine.

Pourtant, les images de la guerre font la une des journaux et tournent en boucle sur les chaînes d’information depuis plusieurs jours dans la plupart des pays d’Amérique latine, comme en Europe et en Amérique du Nord. « Les trois principales chaînes de télévision ont dépêché leurs journalistes vedettes là-bas et elles ouvrent tous les jours leur matinale avec les informations en provenance de l’Ukraine. Je n’avais jamais vu ça pour un événement international », s’étonne Alfredo Joignant, professeur de science politique à l’Université Diego Portales, au Chili.

C’est d’autant plus surprenant que les guerres dans le monde musulman ces 20 dernières années n’ont pas fait couler beaucoup d’encre en Amérique latine, contrairement à ce qu’on a vu dans les pays du Nord. Comment expliquer alors qu’un pays aussi éloigné que l’Ukraine fasse cette fois-ci les grands titres ? « Premièrement, parce qu’on peut relier ce qui se passe en Ukraine à la relation très problématique au Venezuela, où les Russes et les Américains jouent aussi un rôle. Deuxièmement, on ressent aussi ici les effets de cette guerre sur l’économie, avec la hausse du prix du pétrole », analyse le politologue québécois Sébastien Dubé, qui enseigne à Barranquilla, en Colombie.

À côté des traditionnels alliés de la Russie dans la région que sont Cuba et le Venezuela, le traitement médiatique de l’invasion russe est résolument favorable à l’Ukraine dans la presse latino-américaine. Il se trouve encore quelques vieux intellectuels de gauche nostalgiques de l’Union soviétique et hostiles à l’impérialisme américain, mais leur voix reste somme toute marginale dans le débat public, observe Sébastien Dubé.

« Au contraire, la gauche ici au Chili a été très touchée par la résistance du président ukrainien Zelensky, et y a vu le même courage dont avait fait preuve le président Salvador Allende, qui avait décidé de rester dans son palais présidentiel malgré les assauts du général Pinochet lors du coup d’État en 1973. L’opinion publique est solidaire des Ukrainiens et très anti-Poutine », poursuit Alfredo Joignant, joint par visioconférence depuis Santiago.

Le contrôle des médias russes

 

Le narratif est complètement inversé en Afrique de l’Ouest. Dans cette région du monde où les Russes et les Chinois se font de plus en plus présents, la décision du Kremlin d’envahir l’Ukraine a plutôt bonne presse dans les médias nationaux. « Il faut savoir que tout ceci arrive à un moment où les sociétés civiles n’ont jamais été aussi critiques de la France, ancienne puissance coloniale. Tout ce qui est dit dans les médias français est donc automatiquement rééquilibré. La Russie n’est pas dépeinte dans le rôle du méchant, comme ce qu’on peut voir en Occident », fait remarquer Oumar Kane, professeur de communication à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Coïncidence, M. Kane se trouve présentement dans son pays d’origine, le Sénégal, pour un projet de recherche. Depuis son arrivée, il constate à quel point les médias russes, comme Russia Today (RT), réussissent à atteindre une part importante de la population sur les réseaux sociaux. Mais ce qui l’a encore plus marqué sur place, c’est qu’en dépit du fort taux d’analphabétisme, le Sénégalais moyen est relativement au courant de ce qui se déroule en Ukraine actuellement. « Même les gens qui ne savent pas lire sont sur Internet et sur TikTok. Et ça, c’est révolutionnaire », souligne Oumar Kane, en prenant bien soin tout de même de préciser que le conflit en Ukraine n’est tout de même pas aussi présent à la télévision africaine qu’en Occident.

[En Afrique de l’Ouest], tout ce qui est dit dans les médias français est automatiquement rééquilibré. La Russie n’est pas dépeinte dans le rôle du méchant, comme ce qu’on peut voir en Occident.

 

Ce qui a surtout retenu l’attention là-bas, ce sont les appels de certaines ambassades ukrainiennes pour recruter des soldats africains. Une information qui a fait très peu de bruit dans les médias occidentaux, mais qui a scandalisé les Africains, qui ont eu l’impression d’être traités par l’Ukraine comme de la chair à canon, explique M. Kane. À cela s’ajoutent les embûches qu’ont rencontrées les ressortissants étrangers pour quitter l’Ukraine, alors que les citoyens ukrainiens, eux, ont été accueillis à bras ouverts dans les pays limitrophes.

Un air de déjà-vu

Cet aspect du conflit n’a pas occupé une grande place dans la couverture québécoise jusqu’à maintenant, mais ce double standard a été amplement relayé par les médias du monde arabe.

Autrement, les différents groupes de presse du Moyen-Orient ont adopté des lignes éditoriales radicalement opposées par rapport à la guerre en cours, à l’image des clivages dans cette partie du monde. « Les médias qui sont généralement favorables à la Syrie et à l’Iran appuient naturellement leur allié russe. Dans les médias des pays du Golfe, on couvre le conflit, mais quand on va dans les sections opinions, on ne trouve rien. À l’image de la neutralité que tentent d’afficher pour le moment les monarchies de la région », relate Julie Kebbi, co-cheffe du service monde de L’Orient-Le Jour, le plus grand quotidien francophone au Liban.

Avec son lectorat à majorité chrétienne et très critique du Hezbollah, L’Orient-Le Jour a pour sa part opté pour un positionnement assez près de celui des médias occidentaux. Plusieurs articles portent sur la détresse sur le terrain, accompagnés souvent d’images-choc qui ont un écho dans un pays comme le Liban, où une bonne partie de la population a connu les ravages de la guerre.

« L’être humain prime, et même si on a l’habitude, on ne peut pas être blasé face à de telles images, insiste Julie Kebbi. Au contraire, elles nous rappellent d’autres guerres des dernières années, en Syrie ou en Palestine. »

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