Les périls réels du reportage en temps de guerre

Un journaliste progresse dans les décombres d'une salle de sport, après un bombardement, à Kiev, le 2 mars 2022.
Photo: Efrem Lukatsky Associated Press Un journaliste progresse dans les décombres d'une salle de sport, après un bombardement, à Kiev, le 2 mars 2022.

Ils sont des centaines de journalistes à s’être précipités en Ukraine pour raconter au monde entier l’invasion russe tant redoutée. Le nombre grandissant de travailleurs de l’information blessés ces derniers jours rappelle toutefois la dangerosité du métier, qui demande de la préparation et du sang-froid. Ne s’improvise pas journaliste de guerre qui veut.

« Arriver sans fixeur, sans équipement, sans connaître le pays et sans expérience de conflit, c’est absolument suicidaire. C’est sous-estimer le danger ! » proteste le journaliste indépendant Alexis Gilli, présentement à Odessa, dans le sud de l’Ukraine.

Muni de ses caméras, d’un casque et d’un gilet pare-balle, et accompagné par un fixeur — un interprète et guide local —, il est arrivé le 26 février dans la ville portuaire, d’où il multiplie les directs pour France Télévisions ou encore la chaîne belge Les News 24.

S’il n’a que 22 ans, Alexis Gilli cumule déjà cinq ans d’expérience durant lesquels il a couvert différents conflits, notamment au Tchad et au Pakistan. Jamais il n’aurait mis les pieds en Ukraine sans un minimum d’expérience et de préparation, assure-t-il. L’afflux de reporters partis sur un coup de tête, sans aucune organisation, l’inquiète beaucoup. « Chaque jour, je reçois des dizaines de messages de jeunes, journalistes ou pas, qui me demandent des conseils pour traverser la frontière. […] Ces gamins, ils vont mourir, ils ne reviendront jamais. »

Comme dans nombre de conflits armés, les travailleurs de l’information en Ukraine mettent chaque jour leur vie en danger pour rapporter ce qui se passe et donner une voix aux civils. Mais à la différence d’autres guerres, les derniers jours ont montré que les journalistes sont régulièrement pris pour cibles.

Selon un bilan dressé par Reporters sans frontières (RSF), un caméraman ukrainien a déjà perdu la vie, dans le bombardement de la tour de télévision de Kiev, et une dizaine de journalistes étrangers ont été la cible de tirs. Parmi eux, deux reporters du quotidien danois Ekstra Bladet ont été grièvement blessés il y a dix jours. La semaine dernière, un journaliste de la chaîne d’information britannique Sky News a reçu une balle dans le bas du dos ; son collègue, lui, a été sauvé par son gilet pare-balle.

Dimanche, un photojournaliste suisse, Guillaume Briquet, a été blessé par des tirs de l’armée russe alors qu’il se déplaçait en direction d’Odessa avec une voiture portant la mention « Press ». En entrevue à la Tribune de Genève, le reporter de guerre expérimenté a fait une mise en garde aux « journalistes qui ne sont pas professionnels dans les zones de guerre et qui n’ont pas l’équipement balistique correspondant aux armes de guerre », leur conseillant de quitter le pays.

« C’est un territoire excessivement dangereux. Même les journalistes expérimentés sont pris par surprise […] Je comprends l’attrait pour un jeune journaliste de se retrouver dans le théâtre d’opérations, mais c’est un pensez-y-bien », prévient Michel Cormier, ex-directeur de l’information à Radio-Canada et membre du conseil d’administration de RSF.

À ceux qui voudraient quand même s’y aventurer, il conseille de se munir absolument d’un équipement de protection et d’avoir une formation de premiers soins. « Il faut de bons moyens de communication, avertir quelqu’un à l’extérieur du pays d’où on se trouve et d’où on va », ajoute-t-il. Avoir suivi une formation sur les situations à risque est encore mieux. Réagir vite et bien en cas de tirs ou de bombardements, ça ne s’improvise pas.

Mesurer le danger

 

Pour le journaliste indépendant Romain Sinnes, il faut aussi mesurer le danger et ne pas hésiter à faire un pas en arrière. « Ça ne sert à rien d’être une tête brûlée. Notre métier, c’est de raconter ce qui se passe, pas d’y rester, sinon on ne pourra plus le faire. » Le collaborateur à la chaîne internationale TV5Monde a justement décidé de quitter le pays la semaine dernière lorsque son fixeur l’a laissé tomber pour mettre sa famille en sécurité. « Sans transport, sans protection, sans fixeur, je ne pouvais plus exercer mon métier correctement, sécuritairement. »

De France, Romain Sinnes s’organise pour repartir. Mais la recherche d’un nouveau fixeur s’avère plus compliquée que prévu. « Ça coûte cher, ça commence à être du luxe parce qu’ils se font rares : soit ils ont peur, et c’est compréhensible, soit ils sont appelés à se battre », explique-t-il.

La journaliste indépendante Ines Gil, qui intervient entre autres sur Les News 24 et la radio d’Europe 1, a fait le même constat. Elle est tout de même partie avec son collègue photographe sans l’aide d’un fixeur. Conscients du danger, ils ont fait une partie du trajet avec une association humanitaire et ont choisi de s’arrêter à Ivankovychi, un village au sud de Kiev. « Quand on a eu des sirènes d’alerte, on s’est mis à l’abri. On est entourés de gens qui savent comment réagir, je pense que ça facilite vraiment les choses, souligne-t-elle. […] On reste très informés et, au moindre danger, on peut bouger vite. » C’est ce qu’ils ont fait mardi matin en apprenant que les forces armées russes se rapprochaient du village.

D’autres reporters étrangers ont plutôt décidé de rester dans l’ouest du pays, épargné par les bombardements. Mais la grande majorité des médias se retrouvent surtout dans les pays limitrophes pour parler de ces millions de réfugiés qui continuent, jour après jour, de traverser les frontières, fuyant leur pays natal qu’ils ne retrouveront peut-être jamais.

À voir en vidéo