«Kiev» ou «Kyiv»? Les médias prennent position.

«Kiev», son appellation tirée du russe, est communément utilisée depuis des années par les médias occidentaux, mais plusieurs ont récemment décidé de privilégier la translittération ukrainienne «Kyiv».
Photo: Emilio Morenatti Associated Press «Kiev», son appellation tirée du russe, est communément utilisée depuis des années par les médias occidentaux, mais plusieurs ont récemment décidé de privilégier la translittération ukrainienne «Kyiv».

« Kyiv » ou « Kiev » ? L’orthographe du nom de la capitale ukrainienne fait débat au sein des salles de rédaction francophones. « Kiev », son appellation tirée du russe, est communément utilisée depuis des années par les médias occidentaux, mais plusieurs ont récemment décidé de privilégier la translittération ukrainienne « Kyiv ». Bien plus qu’un simple changement de voyelle, il s’agit pour certains d’un geste politique.

« Malgré les habitudes des lecteurs, la raison politique s’impose. Pour Libération, le “Kiev” venu du russe n’a plus lieu d’être et s’écrira désormais “Kyiv” », a annoncé le quotidien français mardi, au sixième jour de l’invasion de l’Ukraine par Moscou.

Libération a ainsi emboîté le pas à plusieurs ​médias anglophones tels que la BBC, CNN, The Guardian ou encore le New York Times, qui ont adopté il y a quelques années l’orthographe « Kyiv » pour désigner la capitale ukrainienne. Toutefois, dans l’univers médiatique francophone, on peut dire que le quotidien a lancé le bal.

Mardi, Québecor a annoncé que ses médias d’information utiliseront désormais la graphie « Kyïv » plutôt que « Kiev ». Le i tréma permet ici un rapprochement avec la prononciation ukrainienne « ki-ive ».

Le lendemain, Noovo Info, Les Affaires et La Presse ont suivi le mouvement.

Un geste politique ?

« Le choix de privilégier Kyiv (ainsi que Kharkiv et Lviv) peut être vu comme un appui à un pays démocratique visé par une invasion barbare, mais il vise d’abord à normaliser une situation que cette crise nous force à considérer, quoique tardivement, nous le reconnaissons », a indiqué mercredi l’éditeur adjoint de La Presse, François Cardinal, dans un message adressé aux lecteurs.

Il explique que « par un effet d’usage », le mot « Kiev » était privilégié toutes ces années sans aucune remise en question, « malgré les changements géopolitiques qui auraient dû inciter à revoir cette habitude ». « Pour toutes sortes de raisons bonnes (La Presse n’est pas un journal de combat et suit les usages plutôt que de les imposer) et mauvaises (les textes d’agence que nous recevons et publions privilégient Kiev), nous n’avions pas encore adopté ce changement de terminologie », ajoute-t-il.

D’autres médias au Québec, comme Radio-Canada, les médias régionaux de CN2i ou encore Le Devoir, ont quant à eux amorcé une réflexion, mais n’ont pas encore tranché sur la question.

« Ça suscite une réflexion pertinente et nécessaire, mais je plaide pour un examen posé, le plus neutre possible, et basé sur des critères linguistiques et d’usage avant tout », fait valoir la rédactrice en chef du Devoir, Marie-Andrée Chouinard, qui juge que cette réflexion « forcée par un conflit politique » peut éloigner les médias de leur « objectivité naturelle ».

Elle précise avoir demandé aux réviseurs du quotidien de se pencher sur la question et d’établir des balises afin d’élargir la réflexion à d’autres noms de villes dans le monde.

« C’est un enjeu qui n’est pas banal, je ne pense pas qu’on doit être bousculés pour se positionner, estime également Valérie Gaudreau, rédactrice en chef du Soleil. Il y a tout de même un enjeu politique dans cette appellation-là, il ne faut pas prendre ça à la légère. »

Elle explique que par souci d’uniformisation, les six journaux des Coops de l’information réfléchissent ensemble à l’orthographe à privilégier. Et puisque l’essentiel des nouvelles internationales publiées provient d’agences de presse — qui utilisent encore le mot « Kiev » —, le changement n’est pas si simple. « Si on décide d’attribuer cette graphie lourde de sens à un texte qui est signé par une agence, c’est lui faire porter le poids de notre décision », note Mme Gaudreau.

« Respect »

Pour l’historienne Alex Tipei, chercheuse au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal, les médias auraient pu changer cette appellation il y a bien longtemps. « Mais, comme on dit, mieux vaut tard que jamais. »

« “Kiev”, pour les Ukrainiens, ça évoque toute la domination russe. Ça a une forte valeur symbolique, politique même, explique-t-elle. Utiliser “Kyiv”, c’est une façon de leur montrer notre soutien, ou du moins notre respect. C’est reconnaître l’autonomie du pays. »

Elle rappelle que l’Ukraine a déclaré son indépendance en 1991 et ne cesse depuis d’affirmer sa différence de la Russie à travers sa culture et sa langue, notamment. La dénomination « Kyiv » a été officiellement adoptée en Ukraine en 1995. En 2018, soit après l’invasion russe de la Crimée, le ministère des Affaires étrangères du pays a lancé la campagne « Kyiv not Kiev » pour inviter les instances et les médias internationaux à changer d’appellation pour désigner la capitale ukrainienne.

La linguiste Marie-Éva de Villers, autrice du Multidictionnaire de la langue française, concède que choisir « Kyiv » plutôt que « Kiev » revêt une dimension politique et symbolique, ce qui peut faire hésiter certains médias. Elle estime toutefois qu’il n’y a « rien de plus neutre que d’opter pour la graphie ukrainienne » dans le contexte actuel et espère que le mouvement va se généraliser dans l’espace médiatique.

À voir en vidéo