Les médias russes dans le viseur de l’Occident

Dans les pays où Russia Today est installé, le temps d’antenne est surtout accaparé par différents groupes de protestation.
Photo: Pavel Byrkin Getty Images Dans les pays où Russia Today est installé, le temps d’antenne est surtout accaparé par différents groupes de protestation.

L’étau se resserre autour des médias internationaux financés par la Russie, comme les chaînes de télévision Russia Today (RT) et l’agence Sputnik. Pointés du doigt par les gouvernements européens et lâchés par plusieurs têtes d’affiche, ces controversés organes de presse ont-ils vraiment les moyens aujourd’hui d’influencer l’opinion publique dans le conflit ukrainien ?

Chose certaine, la couverture que faisait RT France des événements en Ukraine, jeudi, détonnait par rapport à celle des autres chaînes d’information en continu. Les affrontements sur le terrain étaient à peine effleurés, et l’accent était plutôt mis sur le souhait du Kremlin d’amorcer une désescalade des tensions.

Les différents experts qui se sont relayés sur le plateau répétaient également que les sanctions économiques adoptées par les pays occidentaux étaient vaines, insistant pour dire que ce sont plutôt les pays de l’Ouest qui allaient payer le prix de l’isolement de la Russie avec l’arrêt de la construction du gazoduc Nord Stream 2.

« Le but de ces médias-là, c’est de déstabiliser les démocraties occidentales, de polariser les opinions. C’est le même objectif que les usines à trolls, mais de manière plus subtile », explique Jean-Hugues Roy, professeur de journalisme à l’École des médias de l’UQAM.

La raison d’être des médias pro-russes serait donc de « déstabiliser », et non pas de donner bonne presse à la Russie à l’étranger, comme l’écrit le politologue français Maxime Audinet dans son essai Russia Today (RT). Un média d’influence au service de l’État russe. D’ailleurs, il souligne qu’il est très peu question de la Russie ou de Vladimir Poutine normalement.

Dans les pays où RT est installé, le temps d’antenne est surtout accaparé par différents groupes de protestation, qu’ils soient d’extrême gauche ou d’extrême droite, comme pour donner l’impression que ces sociétés sont au bord du gouffre. L’opposition aux mesures sanitaires a par exemple occupé une place importante en ondes ces dernières semaines. Notons aussi que RT France a enregistré ses meilleures cotes d’écoute durant le mouvement des Gilets jaunes, lors duquel les journalistes de la chaîne avaient pris l’habitude de couvrir les manifestations avec un casque de protection, comme s’ils étaient en zone de guerre.

Mais RT peut aussi surprendre en proposant des couvertures suivant des normes journalistiques que ne renieraient pas France 24 ou la BBC. Avant que les premières frappes russes ne débutent en Ukraine, mercredi, RT France diffusait justement une longue entrevue avec l’avocate camerounaise Alice Nkom, qui défend les droits des personnes LGBT en Afrique. Le tout sur une chaîne financée — comble de l’ironie — par un État qui réprime sévèrement l’homosexualité dans l’espace public.

« Parfois, ils vont faire du reportage qui va sembler tout à fait objectif. Mais il ne faut pas perdre de vue que d’autres fois, on sent très bien le cadrage. On sent clairement ce biais, par exemple, lorsqu’on couvre des pays occidentaux que la Russie perçoit comme des concurrents. Toujours avec l’intention d’envoyer le message qu’il y a énormément de problèmes dans ces pays », indique Simon Thibault, qui enseigne au Département de science politique de l’Université de Montréal et qui s’intéresse à la propagande.

Dans la mire des gouvernements européens

Les gouvernements occidentaux savent depuis toujours que les médias étrangers russes ne sont pas des groupes de presse comme les autres. Mais ils ont considérablement durci le ton dans les derniers jours avec l’escalade des tensions en Ukraine.

Le premier ministre du Royaume-Uni, Boris Johnson, a d’ores et déjà fait savoir que la licence de la chaîne britannique de RT serait examinée. En France, le sénat a demandé aux instances audiovisuelles la suspension « immédiate » du signal de la chaîne russe. L’Allemagne a pour sa part retiré RT des ondes au début du mois.

Face à la pression, l’ancien premier ministre écossais Alex Salmond a annoncé jeudi qu’il suspendait sa participation à l’émission d’affaires publiques qu’il animait depuis 2017 sur RT au Royaume-Uni. Idem pour l’animateur Frédéric Taddeï, l’une des seules grosses pointures que RT France avait réussi à attirer.

Au Québec, l’essayiste de droite Jérôme Blanchet-Gravel a confirmé qu’il cessait de collaborer avec l’agence de presse russe Sputnik au vu des derniers développements en Ukraine. « Je n’ai jamais éprouvé de malaise à travailler pour un média financé par la Russie. C’est un média qui allait à l’encontre du politiquement correct, contrairement aux médias occidentaux, et c’est ce qui explique son succès. C’était donc naturel d’y être, mais ça, c’était avant, bien sûr, le début des opérations en Ukraine », soutient celui qui est également chroniqueur à Radio X, entre autres.

Les médias russes ne bénéficient pas d’une grande popularité au Québec et au Canada, fait remarquer Jean-Hugues Roy. Le professeur de journalisme constate que RT jouit d’une certaine aura dans les cercles conspirationnistes en France, mais observe que cette frange de la population ici lui préfère de loin la chaîne américaine Fox News ou encore le site Rebel News.

« Honnêtement, quand j’entends des commentateurs de Fox News parler de la Russie, je me dis que les Russes n’ont pas besoin de RT et de Sputnik pour faire leur propagande », lâche M. Roy.

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