Guerre en Ukraine: la désinformation s’immisce sur les réseaux sociaux

Mais à travers les milliers de photos et de vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, la désinformation fait toujours son bout de chemin et met notre jugement à rude épreuve.
Photo: Mandel Ngan Agence France-Presse Mais à travers les milliers de photos et de vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, la désinformation fait toujours son bout de chemin et met notre jugement à rude épreuve.

Fumée noire dans le ciel, sirènes tonitruantes, bombardements lointains : sur Instagram, Twitter ou encore TikTok, c’est la guerre en direct. Armés de leurs téléphones, de nombreux Ukrainiens y documentent leur quotidien depuis l’invasion de leur pays par Moscou. Mais à travers les milliers de photos et de vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, la désinformation fait toujours son bout de chemin et met notre jugement à rude épreuve.

Quelques heures à peine après l’annonce du déclenchement d’une « opération militaire » par le président russe, Vladimir Poutine, dans la nuit de mercredi à jeudi, les témoignages ont commencé à se multiplier sur les plateformes numériques. Sur les vidéos, on voit des bâtiments en feu, des chars militaires traversant un village, des morceaux de missiles au sol. Sur d’autres, ce sont surtout des bruits assourdissants, signe d’une explosion ou d’un bombardement, qui attirent notre attention, sans que notre œil puisse toujours le vérifier.

Citoyens et journalistes sur place ont ainsi raconté à travers leur téléphone l’évolution de la situation en Ukraine, mais aussi la peur et l’incompréhension ambiantes tout au long de la journée de jeudi. À Kiev, par exemple, certains se sont réfugiés dans le métro en attendant que les bombardements cessent. D’autres ont voulu quitter la ville au plus vite en prenant la route vers l’ouest, ce qui a créé un bouchon immense, comme en témoignent plusieurs en direct de leur voiture. C’est sans oublier les images montrant les longues files d’attente devant les pharmacies et les commerces alimentaires dans plusieurs grandes villes du pays.

Ces images sont vite devenues virales, « partagées » et « repartagées » des milliers de fois dans le monde. « Avoir accès à cette information-là aussi rapidement, sans aucun filtre, directement des téléphones des gens en Ukraine, on peut considérer ça comme un privilège. Surtout dans un conflit qui implique un régime opaque comme celui de la Russie », juge Camille Lopez, journaliste indépendante spécialisée en désinformation et en culture numérique.

Les réseaux sociaux, dit-elle, ont l’avantage de donner accès en quelques clics à de nombreux témoignages et de permettre aux utilisateurs de suivre l’évolution des événements en temps réel, même en étant à l’autre bout du monde.

Il y a quelques années, il fallait compter sur les médias traditionnels pour relayer l’information en temps de guerre ou de grandes catastrophes. Ça impliquait quelques barrières, souligne Marc-François Bernier, professeur de journalisme à l’Université d’Ottawa. « Il y a forcément une sélection des témoignages et des images, parce qu’on ne peut pas tout passer. Un temps d’attente aussi entre l’action et le passage de l’information aux citoyens », donne-t-il en exemple. Or, aujourd’hui, on a accès à tout, tout de suite.

Les réseaux sociaux représentent ainsi une mine d’or d’informations tout en étant « un vrai champ de mines », souligne le professeur.

Désinformation

 

Comme à chaque événement de cette envergure, les fausses nouvelles se sont immiscées à vitesse grand V parmi les milliers de publications sur la crise entre Kiev et Moscou.

Plusieurs médias ont d’ailleurs commencé à les répertorier pour prévenir le public. L’Agence France-Presse (AFP) donne l’exemple de cette vidéo largement diffusée et vue plusieurs milliers de fois, censée montrer des avions de chasse russes voler au ras d’immeubles d’habitation en Ukraine. Il s’agit en réalité d’une répétition de parade militaire en Russie effectuée en 2020.

Une autre vidéo devenue virale, dans laquelle on verrait des tirs nocturnes de missiles qui auraient eu lieu en Ukraine dans la nuit, nous fait plutôt voir des missiles tirés depuis Gaza vers Israël en mai 2021, toujours selon l’AFP, qui en a épinglé des dizaines comme ça.

« C’est le revers des réseaux sociaux, c’est à double tranchant. Puisque c’est non filtré, ça veut dire que n’importe qui peut publier, sortir des images d’anciens conflits et y apposer le mot-clic #Ukraine. Beaucoup font ça juste pour avoir des clics, note la journaliste Camille Lopez. Il faut faire extrêmement attention, surtout si on ne peut pas vérifier l’information soi-même. »

Et plus le conflit va avancer, plus il faudra être prudent, selon Marc-François Bernier. Car en plus des erreurs humaines et de la désinformation intentionnelle, la propagande va aussi se tailler une place sur les réseaux sociaux. « Que ce soit la Russie ou les alliés de l’Ouest, il faut être lucide, ça va venir des deux camps. Certains vont passer des messages pour influencer les gens dans ce conflit, et pour ça, ils vont utiliser les tactiques de fake news », prédit le professeur.

« Notre pire ennemi là-dedans, c’est nous-mêmes, parce que c’est notre jugement qui sera mis à rude épreuve en permanence », conclut-il, invitant la population à se rabattre sur les sources sûres que sont les médias traditionnels.

Comment éviter le piège de la désinformation sur les réseaux sociaux ?

Voici trois conseils de la journaliste indépendante Camille Lopez, spécialisée en désinformation et en culture numérique :

1. Se fier en priorité aux informations provenant de sources médiatiques sérieuses. « Si ça vient de médias ayant des correspondants sur le terrain, c’est encore mieux. »

2. Prendre en considération les témoignages, les vidéos et les photos diffusés par de simples citoyens, mais toujours avec une certaine méfiance.
« Il ne faut pas baser notre opinion uniquement sur ces contenus, qui ont un risque de ne pas être réels. Mais ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas les considérer du tout. »

3. Ne pas présumer que tout ce qui est diffusé en direct est nécessairement vrai. « Ça peut être des vidéos jouées en boucle, des vidéos qui viennent d’ailleurs, des montages. Le “en direct” n’est pas toujours
une valeur sûre. »



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