Radio-Canada présentera «La parfaite victime» malgré les critiques d'avocats

Réalisé par les journalistes Monic Néron et Émilie Perreault, ce documentaire lève le voile sur les obstacles que rencontrent les victimes d’agressions sexuelles lorsqu’elles décident de porter plainte.
Photo: Les Films Séville Réalisé par les journalistes Monic Néron et Émilie Perreault, ce documentaire lève le voile sur les obstacles que rencontrent les victimes d’agressions sexuelles lorsqu’elles décident de porter plainte.

Le milieu judiciaire est revenu à la charge lundi contre La parfaite victime. Des associations d’avocats et d’avocates de la défense ont demandé à Radio-Canada de retirer le documentaire de sa programmation mardi soir, l’accusant de véhiculer des faussetés et une « vision trompeuse de la justice ». Leur requête a toutefois été rejetée par le diffuseur public.

« On peut à bon droit critiquer le fait que certains propos tenus dans le film ne soient pas rigoureusement conformes à la réalité. On peut être en désaccord avec le message ou le ton du film. Mais cela ne saurait en aucun cas constituer un motif suffisant pour empêcher sa diffusion », a indiqué le porte-parole de la société d’État, Marc Pichette, dans un courriel envoyé au Devoir lundi.

Dans une lettre adressée à la haute direction de Radio-Canada et transmise à l’ombudsman du diffuseur public plus tôt dans la journée, les présidents de quatre associations d’avocats et d’avocates de la défense — notamment de Montréal-Laval-Longueuil, de Québec et de l’Outaouais — ont fait part de leurs inquiétudes au sujet de la diffusion grand public du documentaire.

Selon eux, La parfaite victimecontient plusieurs faussetés et contrevient ainsi aux « normes et pratiques journalistiques » de Radio-Canada. Le diffuseur devrait « éviter d’exposer le grand public à cette vision trompeuse de la justice et d’infliger aux victimes une souffrance injustifiée en plus de potentiellement les décourager de porter plainte ».

Expression de craintes

Réalisé par les journalistes Monic Néron et Émilie Perreault, ce documentaire lève le voile sur les obstacles que rencontrent les victimes d’agressions sexuelles lorsqu’elles décident de porter plainte. En plus de donner la parole aux victimes, les journalistes interrogent des avocats criminalistes, des procureurs de la Couronne et des juges pour expliquer au mieux le fonctionnement du système judiciaire en la matière.

Déjà lors de sa sortie en salle cet été, plusieurs voix du milieu judiciaire s’étaient élevées pour dénoncer des inexactitudes du film et exprimer des craintes sur les effets négatifs qu’il pourrait avoir sur les victimes.

Un argumentaire repris par les quatre associations d’avocats. Dans leur lettre, ils démontrent par exemple qu’une « simple recherche sur Internet » permet de contredire l’affirmation de l’avocat de la défense Patrick Davis — interrogé à la caméra —, qui assure n’avoir « perdu aucune cause d’agression sexuelle ». « Nous avons pu recenser quatre décisions publiées dans lesquelles des accusations d’agressions sexuelles ont été retenues malgré les représentations contraires de Me Davis […] En laissant faussement croire que des avocats peuvent faire acquitter tous leurs clients, on vient valider ce sentiment d’impuissance et, ultimement, on contribue à décourager le recours à la justice pour toute victime d’agression sexuelle », écrivent-ils.

Ils leur reprochent également d’avoir diffusé les commentaires de Claude F. Archambault, « un ancien avocat radié du barreau depuis plus de dix ans pour de multiples infractions reliées à la malhonnêteté », assurant que les « pratiques d’intimidation » contre les victimes décrites par « ce triste personnage » n’ont plus lieu d’être aujourd’hui et sont d’ailleurs « interdites ».

Faire « changer les choses »

« Si sa démonstration n’est pas sans faille, ce film controversé fournit l’occasion d’une discussion qui s’impose dans notre société », souligne de son côté Radio-Canada pour justifier sa diffusion.

Ouvertes à la critique, les journalistes Monic Néron et Émilie Perreault regrettent de voir qu’on « essaie d’empêcher les gens de regarder le documentaire ». Elles soutiennent qu’il ne décourage pas les victimes de porter plainte, au contraire. « On a eu énormément de témoignages de personnes qui avaient entendu les critiques et qui sont allées voir le film, et elles disaient : “moi, je suis en attente d’un procès ou je songeais à porter plainte […] et je me sens désormais mieux outillée pour ce qui m’attend », indique Monic Néron.

On a eu énormément de témoignages de personnes qui avaient entendu les critiques et qui sont allées voir le film, et elles disaient : “moi, je suis en attente d’un procès ou je songeais à porter plainte […] et je me sens désormais mieux outillée pour ce qui m’attend”

Les journalistes se justifient également d’avoir interrogé Claude F. Archambault, indiquant avoir souhaité bénéficier de sa « liberté de parole » puisqu’il n’est plus avocat. Il est d’ailleurs souvent sollicité par les médias sans que cela fasse de vague, soulignent-elles.

Quant aux faussetés en lien avec Me Davis, la journaliste assure qu’il « s’est assis devant la caméra en toute bonne foi » et qu’il « avait une explication pour chacune des causes » qu’il n’avait pas gagnées. « Une était davantage de la maltraitance qu’une agression sexuelle, donc il ne la comptait pas », donne-t-elle comme exemple.

« Visiblement, notre documentaire dérange, et c’est correct. C’est ce que ça prend parfois pour faire changer les choses », conclut-elle.

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