Faire miroir aux trolls

«Il y a une fonction d’exutoire, je ne le nierai pas. Ensuite, publier ces messages, ça vient aussi me protéger, littéralement. Si tu les exposes, ça laisse une trace», explique Patrick Lagacé en entrevue.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Il y a une fonction d’exutoire, je ne le nierai pas. Ensuite, publier ces messages, ça vient aussi me protéger, littéralement. Si tu les exposes, ça laisse une trace», explique Patrick Lagacé en entrevue.

Lasses d’encaisser au quotidien une montagne d’insultes en silence, de plus en plus de personnalités québécoises se font justice en diffusant les messages haineux qu’elles reçoivent pour exposer leur auteur. Une façon de les responsabiliser, espèrent-elles, et d’endiguer à terme la haine en ligne.

« J’en ai encore pour 15 ans. Au moins. Désolé ! » écrivait le mois dernier Patrick Lagacé sur son compte Twitter en réponse au message d’un internaute qui lui enjoignait de prendre sa retraite pour ne plus avoir à lire « sa grande langue sale ».

Des insultes et même des menaces à peine voilées, le chroniqueur à La Presse en reçoit des tonnes. Il y a plusieurs années, il a décidé de ne plus les ignorer et de les publier sur ses réseaux sociaux lorsqu’elles « dépassent les bornes ». Le tout, toujours accompagné d’un commentaire ironique pour tourner la situation en dérision.

« Il y a une fonction d’exutoire, je ne le nierai pas. Ensuite, publier ces messages, ça vient aussi me protéger, littéralement. Si tu les exposes, ça laisse une trace », explique Patrick Lagacé en entrevue. Mais ce qu’il aimerait surtout, c’est réussir à éveiller les consciences des internautes. « J’espère, peut-être naïvement, que quelqu’un de l’entourage de la personne voie son message et la raisonne. Que sa mère lui dise : “Mais voyons, à quoi tu pensais en écrivant ça ?” »

Comme lui, de plus en plus de personnalités québécoises ont choisi d’exposer les auteurs des messages haineux qu’ils reçoivent sur la Toile. Parmi les plus actifs, on compte notamment l’animateur Guy A. Lepage, l’auteur Pierre-Yves McSween, l’humoriste Dany Turcotte ou encore la comédienne Salomé Corbo.

Il est urgent, souligne cette dernière, que les internautes comprennent que s’exprimer sur Twitter, Facebook ou tout autre réseau social, c’est comme crier sa pensée sur la place publique. « Tu veux vraiment me dire ces mots-là, tu veux vraiment m’insulter ? Prends donc le mégaphone et assume devant tout le monde, même ta sœur, ta mère, ton cousin », lance Salomé Corbo, remontée.

 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La comédienne Salomé Corbo dénonce l’impunité de ses détracteurs qui se cachent derrière leur écran sans réfléchir à ce que leurs mots peuvent causer.

Elle dénonce l’impunité de ses détracteurs qui se cachent derrière leur écran sans réfléchir à ce que leurs mots peuvent causer. « Je ne pense pas faire du lynchage public. Je n’encourage pas mes quelque 20 000 abonnés à les attaquer en retour, précise-t-elle. Je veux juste exposer cette personne à son propre tweet, qu’elle prenne la mesure de ce qu’elle fait et réalise que ce n’est pas correct de traiter les gens comme ça. […] Jamais elle ne me dirait ça en face en me croisant dans la rue. »

Autre approche choisie

La journaliste indépendante Camille Lopez a aussi publié par le passé les insultes et menaces qu’on lui adressait. Une pratique qu’elle a finalement cessée, inquiète que la situation se retourne contre elle. Elle ne voulait pas non plus « contribuer à l’humiliation d’un individu ».

« C’est facile de retrouver quelqu’un avec sa photo et son nom. Ça peut tellement dégénérer. Tu ne connais jamais l’état psychologique des gens. Certains vivent peut-être de la détresse psychologique. Je ne voulais pas être la goutte d’eau qui allait faire déborder le vase », confie-t-elle.

Elle encourage plutôt aujourd’hui quiconque à dénoncer à la police les propos les plus graves. Pour le reste : elle bloque systématiquement.

À l’occasion, elle se permet encore de relayer le contenu des missives qu’on lui envoie en cachant toutefois l’identité des auteurs. « C’est important que le public soit au courant de l’ampleur du phénomène. […] Moi, je veux juste passer le message : voilà ce que je peux recevoir quand je fais simplement ma job », souligne-t-elle, y voyant aussi un moyen de « ventiler ».

Salomé Corbo reconnaît s’être demandé si elle ne faisait pas juste « ajouter du bruit nuisible » en retweetant la haine que déversent les internautes. « Est-ce que c’est vraiment utile ? Je n’ai pas la réponse, mais ça facilite ma vie sur Twitter », assure-t-elle. Parfois, certains s’excusent. La majorité d’entre eux finissent simplement par effacer leur message ou bloquer le compte de la comédienne.

Patrick Lagacé n’a pas non plus la prétention d’avoir trouvé LA meilleure solution pour endiguer la haine sur les réseaux sociaux. Certains l’attaquent même de plus belle après ses publications révélatrices en le menaçant de le poursuivre en diffamation. Il finit par bloquer ses détracteurs les plus acharnés. « J’ai jamais autant bloqué de comptes que pendant la pandémie », indique-t-il, chiffres à l’appui. En février 2020, environ 1600 personnes avaient été barrées du Twitter du chroniqueur. Ce nombre est depuis passé à plus de 5200.

Joint pour élucider la question de la légalité de diffuser publiquement des messages haineux reçus en privé, Pierre Trudel affirme que « rien ne s’y oppose sur le plan légal ». « Ce serait problématique si dans le message, il y avait des détails de la vie privée de la personne publiés sans son accord. Là, on parle de messages injurieux », poursuit le professeur de droit de l’information à l’Université de Montréal et chroniqueur pour Le Devoir. Il trouve que c’est une bonne façon de « mettre ces personnes devant leur propre comportement ».

Filtrer la haine

Dans un monde idéal, les utilisateurs devraient pouvoir compter sur les dirigeants des Facebook et Twitter de ce monde pour mettre en place des filtres capables de reconnaître toute forme de haine et de la faire disparaître des échanges publics, croient les intervenants contactés. Mais on est loin de ce monde idéal à l’heure actuelle.

« Pour eux, un clic, c’est un clic, laisse tomber, amer, Patrick Lagacé. Que ce soient des messages haineux, des commentaires invitant à ne pas croire aux directives de la Santé publique, ou une critique légitime sur une opinion, ils ne font pas la différence et ne vont pas se priver d’un clic. »

Le chroniqueur explique avoir régulièrement tenté de signaler des contenus haineux, sans succès. Il évoque la fois où on lui a envoyé une photo de nœud coulant, l’invitant à demi-mot à se pendre. Ou encore celle où on lui a écrit qu’il était « chanceux d’être encore en vie ». « Pour Twitter, ça ne violait pas les conditions d’utilisation de sa plateforme », ajoute le chroniqueur.

« C’est le far west, les réseaux sociaux, renchérit Salomé Corbo. Ça prend quelqu’un pour montrer du doigt les comportements inacceptables. Collectivement, c’est notre job de ne pas laisser passer ça, d’éduquer certains à mieux utiliser les réseaux sociaux et à surtout mieux traiter les gens. »

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