Quand la tendance ne se maintient pas

Nommée mairesse de Québec par Radio-Canada à 20h28 dimanche soir, Marie-Josée Savard a eu le temps de prononcer son discours de victoire avant d’apprendre sa défaite au profit de Bruno Marchand.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Nommée mairesse de Québec par Radio-Canada à 20h28 dimanche soir, Marie-Josée Savard a eu le temps de prononcer son discours de victoire avant d’apprendre sa défaite au profit de Bruno Marchand.

Radio-Canada et TVA se disent « désolés » d’avoir annoncé à tort la victoire de Marie-Josée Savard à la mairie de Québec lors de leur couverture électorale dimanche. Si les deux principales chaînes d’information francophones promettent d’enquêter et de revoir leurs méthodes, des voix s’élèvent pour dénoncer leur course aux résultats et appellent à plus de prudence.

« Notre système n’est pas infaillible, mais ce qui s’est passé hier demeure une situation exceptionnelle », a indiqué la direction de Radio-Canada dans une mise au point diffusée lundi.

La direction de TVA Nouvelles s’est également expliquée sur la tournure « regrettable » de la soirée électorale. « Au moment de déclarer Mme Savard élue, un nombre significatif de bureaux de vote étaient dépouillés, et la tendance se maintenait […] Dès que la tendance s’est inversée, nous avons corrigé le tir. Comme tous les médias, nous élisons les candidats sur des tendances », s’est défendue la filiale du Groupe TVA, promettant de « procéder à un examen » dans les prochains jours.

Les deux diffuseurs se sont dits « désolés » d’avoir annoncé la victoire de la dauphine de l’ancien maire Régis Labeaume. À 20 h 28 dimanche soir, Radio-Canada a été le premier média à la déclarer, à tort, gagnante. À peine trois minutes plus tard, à 20h31, TVA Nouvelles lui a emboîté le pas et les autres médias ont ensuite suivi le mouvement. 

Marie-Josée Savard bénéficiait alors d’une avance considérable de presque 5000 voix sur ses adversaires Bruno Marchand et Jean-François Gosselin, au coude-à-coude pour la deuxième place. Or, seulement 30 minutes s’étaient écoulées depuis la fermeture des bureaux de vote et seulement 300 des quelque 1500 urnes avaient été dépouillées.

Mme Savard a prononcé son discours de victoire à ses partisans réunis à l’Impérial de Québec peu après 21 h. Mais au fil de la soirée, l’écart entreelle et M. Marchand a commencé à fondre comme neige au soleil. Deux heures plus tard, le chef de Québec forte et fière (QFF) a été déclaré vainqueur avec 834 voix de plus que sa rivale.

« C’est la chose qu’on ne veut jamais faire : annoncer la victoire de la mauvaise personne. […] L’extrêmement improbable s’est produit, a écrit lundi soir sur Twitter Patrice Roy, qui animait la veille la soirée électorale de Radio-Canada. Madame [Savard], je renouvelle mes excuses. » 

Plaintes des auditeurs

 

Ce revirement de situation en a surpris plus d’un dimanche soir, et les deux principales chaînes d’information en continu ont rapidement été montrées du doigt, accusées de manquer de rigueur et d’avoir désigné un vainqueur trop tôt. Au moment où ces lignes étaient écrites, l’ombudsman de Radio-Canada avait déjà reçu deux plaintes en ce sens, et le Conseil de presse en avait enregistré une autre. C’est sans parler de la pluie de critiques à leur encontre sur les réseaux sociaux.

De l’avis du sondeur Jean-Marc Léger, les médias ont commis l’erreur de mal mesurer l’impact du vote par anticipation — d’une plus grande ampleur cette année — et l’évolution des tendances révélées par les sondages. Menant depuis le début dans les intentions de vote, Mme Savard a vu son avance fondre progressivement depuis la mi-octobre au profit de Bruno Marchand qui, selon un sondage Léger en date de samedi dernier, récoltait autant d’appuis qu’elle, avec 31 %.

En fin de journée, c’est d’ailleurs la conclusion à laquelle est arrivée Radio-Canada. « Après discussions avec le Bureau du président d’élection de la Ville de Québec, il apparaît que l’ampleur du vote par anticipation dépouillé en début de soirée, conjuguée à un changement de tendance dans la course plus important que prévu, a bousculé les paramètres en vertu desquels on établit nos projections des résultats », a déclaré la direction par voie de communiqué, précisant « réexaminer [son] processus de décision en conséquence ».

Course aux résultats

 

Aux yeux de M. Léger, les réseaux de télévision vont « souvent trop vite ». « Ça prend plus de prudence pour éviter ce genre de situation. »

Un avis partagé par les experts contactés par Le Devoir. Philippe Lapointe — qui a dirigé les salles de nouvelles de TVA et de Radio-Canada entre 1990 et 2005 — dénonce la course dans laquelle entrent les médias à chaque soirée électorale pour annoncer en premier la défaite ou la victoire d’un candidat. « Tout le monde va le savoir le soir même, ce n’est pas un scoop. Le savoir à 8 h 20, à 8 h 22 ou à 8 h 31, ça ne change rien. […] Les téléspectateurs regardent une couverture électorale pour avoir des résultats clairs, des analyses fines, des réactions sur le terrain. »

Alain Saulnier, ancien directeur général de l’information à Radio-Canada, abonde dans ce sens. « On s’en fiche de la compétition, l’important c’est d’avoir les bons résultats. » Il rappelle l’élection provinciale de 2007, lorsque Radio-Canada a annoncé par erreur que Jean Charest avait été défait dans sa circonscription de Sherbrooke. « Je venais de rentrer en poste à l’époque. La situation était semblable à celle de [dimanche]. On ne savait pas quand le vote par anticipation allait rentrer, donc on tenait pour acquis qu’il était comptabilisé au fur et à mesure. Quand il est rentré d’un coup, à la fin, ç’a complètement changé les résultats. »

« La leçon dans tout ça, c’est de faire preuve de plus de modestie en reconnaissant son erreur et en s’excusant, poursuit M. Saulnier. Il faut aussi faire preuve de moins d’assurance et de plus de prudence avec les chiffres. »

Au Devoir

Avec un peu plus de 12% des boîtes de scrutin dépouillées à Québec et une avance de Marie-Josée Savard de près de 5000 voix — soit plus de 13 points d’écart — sur ses adversaires, Le Devoir a également rapidement déclaré la candidate gagnante, dimanche soir, à 20h32.  
« Ce que nous ignorions, c’est que seulement les boîtes du vote par anticipation étaient dépouillées au début », explique le directeur de l’information, Florent Daudens. « Nous étions en mesure de voir une tendance forte se dessiner. Mais la votation par anticipation est différente de celle du jour du vote, à fortiori quand la dernière semaine de campagne fait bouger l’opinion publique comme ce fut le cas à Québec », ajoute-t-il.



(9/11/2021) Ce texte a été modifié après publication pour ajouter des précisions.

 



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