Des journalistes en danger attendent toujours d’être évacués d’Afghanistan

Karim Amini, jeune reporter de guerre et animateur vedette de la chaîne de nouvelles en continu TOLOnews depuis 2016, se trouvait en voyage en Ouzbékistan lors de la prise de Kaboul par les talibans, le 15 août. Il n’a jamais pu retourner en Afghanistan depuis.
Photo: Avec la permission de Karim Amini Karim Amini, jeune reporter de guerre et animateur vedette de la chaîne de nouvelles en continu TOLOnews depuis 2016, se trouvait en voyage en Ouzbékistan lors de la prise de Kaboul par les talibans, le 15 août. Il n’a jamais pu retourner en Afghanistan depuis.

Près de deux mois après la prise de Kaboul par les talibans, de nombreux journalistes en danger attendent toujours une aide concrète de la part de la communauté internationale. Selon eux, il n’y a pas que leur vie qui est en péril, mais également le journalisme afghan, menacé d’extinction.

« Au cours des deux dernières décennies, une centaine de journalistes hommes et femmes ont été assassinés. » Au bout du fil, le journaliste Karim Amini n’a pas à s’expliquer longuement pour convaincre que son pays est dangereux pour ceux qui exercent ce métier. « Si j’étais resté au pays, je serais probablement en prison ou mort », poursuit ce jeune reporter de guerre et animateur vedette de la chaîne de nouvelles en continu TOLOnews depuis 2016.

Si j’étais resté au pays, je serais proba-blement en prison ou mort.

 

Karim Amini a accepté de parler ouvertement au Devoir depuis l’Ouzbékistan, où il se trouve temporairement avec sa famille. Le 15 août, lors de la prise de Kaboul par les talibans, il s’y trouvait en voyage. Il n’a jamais pu retourner en Afghanistan. « On est ici avec trois sacs et rien de plus. Notre vie, notre maison, notre famille sont restées là-bas », dit-il. Comme son visa expire dans deux mois, il a multiplié les appels et les demandes d’assistance à quiconque pourrait l’aider à se réinstaller dans un pays sûr. En vain.

Âgé de près de 30 ans, Karim Amini a été l’un des premiers journalistes à couvrir l’effondrement de la province de Kondoz en 2014-2015. Les talibans l’ont désigné ennemi à abattre, et certains de ses collègues ont malheureusement été tués dans la foulée. Plus récemment, une entrevue plutôt corsée réalisée il y a moins d’un an avec Mohammad Naeem, un porte-parole officiel des talibans, a encore provoqué l’ire de ce régime.

Être journaliste sous les talibans

Pas de doute pour lui : Karim Amini n’est pas le bienvenu chez lui. Il parle cependant tous les jours avec plusieurs de ses collègues qui travaillent encore à Kaboul. « Mais ils ne sont pas libres. Ils doivent passer à la télé les messages des talibans, et les femmes journalistes doivent maintenant porter les “vêtements islamiques”. »

À la mi-septembre, une centaine de reporters afghans, certains travaillant encore et d’autres vivant cachés au pays, faisaient écho à cette réalité en publiant une lettre ouverte sur le site de Reporters sans frontières. « Nous sommes des journalistes afghans, d’opinions politiques et d’ethnies différentes. […] Nous ne voulons pas d’une extinction du journalisme en Afghanistan, comme ce fut le cas entre 1996 et 2001. Il y a urgence », peut-on lire dans la lettre, qui n’est pas signée pour assurer la sécurité des auteurs.

Ces journalistes disent déjà observer les « premiers signes concrets d’une répression générale ». Moins de 15 % des femmes journalistes continuentà travailler, avancent-ils. C’est sans compter les nombreux incidents sur le terrain, comme les menaces et les arrestations arbitraires. Le 9 septembre dernier, des images montrant deux reporters du journal Etilaatroz, qui ont été battus et torturés pour avoir couvert des manifestations, ont fait le tour du monde.

« Nous avons besoin de la solidarité internationale pour éviter l’extinction du journalisme afghan », écrivaient encore ces quelque cent reporters. Selon eux, seules des garanties de protection, notamment pour les femmes, permettront le maintien et la réouverture des médias afghans. À court terme, ils exigent carrément l’évacuation des journalistes, y compris de ceux en exil.

Accueil au Canada

Depuis le début de la crise, l’Association canadienne des journalistes (ACJ) se bat d’arrache-pied, en partenariat avec d’autres organismes de défense de la liberté de presse, pour tenter de faire venir au Canada des travailleurs de l’information (journalistes, interprètes, etc.) ayant collaboré avec des médias d’ici. Un processus long et frustrant, soutient Brent Jolly, président de l’ACJ.

Les ministères de l’Immigration, de la Défense et des Affaires étrangères se renvoient constamment la balle. « On a soumis une liste de journalistes en danger à la fin août, et [ceux-ci] n’ont même pas été capables de recevoir une confirmation que oui, leurs dossiers sont dans la pile. Ça ne me semble pas très transparent », s’inquiète M. Jolly.

Il espère que maintenant que les élections sont terminées, les autorités fédérales pourront aider à résoudre les problèmes logistiques qui se traduisent par ces longs délais. « Car les Afghans sont en train de perdre espoir et ne sentent pas qu’ils sont entendus par le Canada. »

Le Canada s’est nouvellement engagé à faire passer de 20 000 à 40 000 le nombre d’Afghans admissibles au statut de réfugié. Selon Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, l’opération d’évacuation a donné la priorité aux Afghans du programme « Mesures spéciales pour les ressortissants afghans », soit ceux ayant travaillé directement avec le gouvernement canadien. En date du 27 septembre, 13 400 Afghans avaient fait une demande de refuge au Canada par ce programme, et 9400 personnes ont vu la leur acceptée. De ce nombre, moins du tiers (environ 2500) est ici. La majorité se trouve encore en Afghanistan (environ 5500) ou dans un autre pays (environ 1250).

Ceux qui ne se qualifient pas à ce premier programme pourront toutefois être admissibles au programme de « réinstallation humanitaire », qui vise notamment les femmes leaders, les journalistes et ceux qui ont aidé les journalistes canadiens et les personnes qui risquent d’être victimes de représailles de la part des talibans pour le travail qu’elles font.

Même s’il n’a pas travaillé pour des médias à l’international, Karim Amini ne s’estime pas moins légitimé de demander de l’aide à tous les pays qui soutiennent la liberté de presse et la démocratie. Car c’est au nom de ces valeurs qu’il dit n’avoir jamais abandonné le métier. « Mais je ne serai pas un journaliste sous les talibans. Ils ne peuvent pas supporter les gens de ma génération, on a trop de divergences profondes », dit-il. Il ne veut pas trahir « ceux qui croient en lui ». « Ils veulent un journalisme libre. C’est ce que je veux être capable de livrer. » 

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