Radio-Canada se défend d’avoir poussé Pascale Nadeau vers la sortie

Accusée d’avoir menti sur les raisons du départ de l’ex-cheffe d’antenne Pascale Nadeau, Radio-Canada s’est défendue mercredi de l’avoir poussée vers la sortie. La société d’État laisse entendre que la journaliste n’accepte pas les conclusions d’une enquête externe qui pointait un « comportement inapproprié ».

« En général, [une enquête], c’est un wake-up call pour se dire : “Il faut peut-être que je corrige certains comportements” », a mentionné la directrice générale de l’information du diffuseur public, Luce Julien, lors d’une mise au point avec les journalistes. « Il n’y a pas eu de congédiement, encore moins de congédiement déguisé ou d’âgisme », a-t-elle affirmé.

Le 5 août dernier, Radio-Canada avait annoncé le départ de Mme Nadeau en affirmant qu’elle avait « récemment informé la direction de l’information de son intention de prendre sa retraite cet automne ».

La journaliste a brisé le silence dans une lettre ouverte publiée mercredi dans Le Soleil, où elle affirme avoir plutôt été la cible d’une « dérive disciplinaire » à la suite d’une plainte « anonyme ». « Je ne pensais pas mettre fin à ma carrière si vite, j’avais encore de belles années à offrir et je ne croyais surtout pas la terminer de cette façon, par la porte d’en arrière », a écrit Mme Nadeau.

L’incident déclencheur de cette « affaire » reste assez obscur ; le dossier de la plainte en question demeure confidentiel. Peu d’employés de la société d’État ont d’ailleurs accepté de parler de la controverse au Devoir — et aucun en se laissant nommer publiquement.

En général, [une enquête], c’est un wake-up call pour se dire : “Il faut peut-être que je corrige certains comportements”

Mme Nadeau a évoqué dans une entrevue avec Le Soleil qu’un commentaire sur le travail d’un employé du service de l’information serait à la source de la plainte. « C’était un mot que j’avais dit en 2019 par rapport à un texte, un ramassis de phrases, de remarques prises hors contexte, d’allégations qui relevaient carrément de l’anecdote », a-t-elle expliqué au quotidien de Québec. L’ex-cheffe d’antenne a décliné la demande d’entrevue du Devoir.

Le point de vuede Pascale Nadeau

Dans sa missive publiée mercredi, Mme Nadeau a expliqué vouloir « dire la vérité » au public. Elle qualifie la plainte « anonyme » de « ramassis d’allégations mensongères ou citées totalement hors contexte ».

« Je ne suis pas parfaite. J’ai du caractère et il peut m’arriver d’avoir des moments d’impatience », admet-elle, soulignant par ailleurs que les agissements qui lui ont été reprochés ne constituent pas du harcèlement ou du dénigrement, mais plutôt des « remarques faites dans le cadre de mon travail et de mes fonctions ».

Je ne pensais pas mettre fin à ma carrière si vite, j’avais encore de belles années à offrir et je ne croyais surtout pas la terminer de cette façon, par la porte d’en arrière

Mme Julien estime que l’ex-cheffe d’antenne donne « sa version des faits », mais ajoute qu’en tant que journaliste, elle est bien au fait qu’une dénonciation « anonyme » ne veut pas dire qu’on ignore l’identité de la personne qui l’a déposée, mais plutôt qu’on lui assure la confidentialité.

La décision de la sanctionner un mois sans salaire n’a pas été facile, reconnaît Mme Julien, qui confirme avoir dit à la journaliste de « ne pas avoir le choix » de le faire. « Le processus d’enquête a été rigoureux. […] Il y a eu des conclusions, des employés rencontrés, par respect pour le processus, j’aurais manqué à mon devoir de gestionnaire si j’avais fermé les yeux sur le rapport », dit-elle.

Mme Julien a refusé de préciser la nature des allégations qui sont reprochées à Mme Nadeau et s’est limitée à dire qu’il s’agit d’un « comportement inapproprié ». « En 2021, il y a des comportements qui étaient acceptés à une autre époque qui ne le sont plus », a-t-elle ajouté.

Le Syndicat des travailleuses et travailleurs de Radio-Canada a confirmé qu’un grief a été déposé concernant la sanction imposée à Mme Nadeau. « Ce que l’employeur allègue pour justifier la sanction ne tient pas la route, c’est exagéré pour quelqu’un qui n’avait aucune tache à son dossier », mentionne le président du syndicat, Pierre Tousignant. Selon ses informations, Mme Nadeau n’a jamais été avisée de ce qu’elle a pu faire d’offensant ou blessant.

La directrice générale de l’information a également précisé qu’à la suite de sa suspension, Mme Nadeau a annoncé à la direction qu’elle s’absentait pour un congé de maladie. Cet été, elle leur a demandé des excuses, ce que Radio-Canada a refusé. « Elle nous a ensuite indiqué avoir l’intention de prendre sa retraite », a noté Mme Julien.

Conflit intergénérationnel ?

Deux journalistes expérimentés de la salle des nouvelles de Radio-Canada affirment que cette controverse découle d’un conflit intergénérationnel.

Mme Nadeau était cheffe d’antenne du Téléjournal du week-end. Or, pendant la fin de semaine, la salle emploie surtout des surnuméraires, des journalistes, des rédacteurs et des techniciens moins expérimentés, souvent plus jeunes. Elle évoque d’ailleurs dans sa lettre que « travailler avec la relève est stimulant, mais […] comporte aussi ses défis ».

« Ma génération a encore des comportements épouvantables et inacceptables », affirme l’un des reporters d’expérience qui a accepté de parler au Devoir. « Maintenant, on tord le bâton dans l’autre sens : une partie de la nouvelle génération casse au moindre reproche. Il me semble qu’il faudrait trouver un juste milieu. »

Deux cultures du travail se seraient donc affrontées. D’un côté, il y aurait donc Pascale Nadeau, franche, expérimentée, exigeante, voire perfectionniste, qui aurait critiqué comme à son habitude le travail jugé bâclé d’un collègue ; et de l’autre, il y aurait donc ce jeune employé blessé par le poids du jugement critique de Mme Nadeau, dont la carrière s’étale sur quatre décennies.

« Le centre de l’information de Radio-Canada, c’est comme un hôpital. Il y a des gens qui travaillent de soir, de nuit, de fin de semaine. Et comme partout, oui, il y a un clash générationnel. Mais, encore une fois, Radio-Canada fait partie d’une société qui évolue », a fait valoir Mme Julien.

Avec Stéphane Baillargeon

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