L’ombudsman de Radio-Canada blâme Stéphan Bureau pour son entrevue avec Didier Raoult

Selon l’ombudsman Pierre Champoux, l’équipe de l’émission «Bien entendu» avait «amplement» le temps de faire les «vérifications nécessaires» et de «mieux encadrer sa présentation», puisque l’entrevue a été enregistrée six jours avant sa diffusion.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Selon l’ombudsman Pierre Champoux, l’équipe de l’émission «Bien entendu» avait «amplement» le temps de faire les «vérifications nécessaires» et de «mieux encadrer sa présentation», puisque l’entrevue a été enregistrée six jours avant sa diffusion.

L’entrevue controversée de l’infectiologue français Didier Raoult menée par Stéphan Bureau en mai dernier sur les ondes d’ICI Première a enfreint les normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada, a jugé mercredi l’ombudsman Pierre Champoux. Il reproche à l’animateur et à son équipe de ne pas avoir fait « les vérifications nécessaires » et estime que la présentation aurait pu être « mieux encadrée ».

« En évitant de confronter [M. Raoult] avec plus de vigueur, Stéphan Bureau me semble avoir abdiqué sa responsabilité, en tant qu’intervieweur, tout comme les responsables éditoriaux de Bien entendu ont renoncé à la leur, en omettant de prendre les moyens pour rétablir les faits, tout de suite après », écrit M. Champoux dans une analyse détaillée publiée sur le site du diffuseur public.

Il pointe ainsi plusieurs manquements au devoir de respecter l’exactitude des faits, de servir l’intérêt public, d’être honnête auprès des auditoires, ainsi que de mesurer la portée et la validité des résultats de recherche présentés. Ces manquements, précise-t-il, relèvent de la « responsabilité ultime des responsables éditoriaux de l’émission, voire de la direction d’ICI Première », et non seulement de l’animateur.

Ce jugement découle d’une plainte déposée le 26 mai par une journaliste scientifique du magazine Québec Science, Marine Corniou. Selon elle, le médecin français n’aurait jamais dû être invité à l’émission, étant donné sa position « à contre-courant du consensus scientifique, [qui] a contribué à propager de fausses informations sur la pandémie [de COVID-19] ». Elle estimait également les questions de l’animateur « complaisantes », donnant « une tribune exceptionnelle » à l’invité pour continuer de « propager des faussetés ». Un avis partagé par plusieurs chercheurs et médecins qui s’étaient confiés au Devoir peu après la diffusion de l’émission.

Une entrevue de 42 minutes

C’était la première fois que le Dr Raoult, qui est directeur de l’Institut hospitalier universitaire (IHU) Méditerranée Infection de Marseille, participait à une entrevue au Québec. Durant cet entretien de 42 minutes, il a notamment prétendu que les grandes études occidentales sur l’hydroxychloroquine sont biaisées, sans avancer de preuves. Il a aussi exprimé des doutes quant au rapport risque-bénéfice de la vaccination en deçà de 70 ans, ce qui défie les analyses les plus sérieuses. Il a enfin affirmé que l’infection naturelle protège mieux que les vaccins, ce qui n’est pas démontré scientifiquement. Et ce, sans être repris ou questionné par Stéphan Bureau.

Après la plainte de Mme Corniou, la direction de l’information d’ICI Première a livré sa défense à la plaignante, comme le veut la procédure. La première cheffe de contenu d’ICI Première, Dominique Rhéaume, a défendu l’intérêt public de recevoir M. Raoult en ondes ainsi que le travail de l’animateur et de son équipe.

« Nous aurions dû nous assurer d’offrir une contrepartie plus vigoureuse à certaines affirmations de l’invité, et il aurait été souhaitable d’exposer davantage ces contradictions aux auditeurs », a-t-elle toutefois reconnu. Il aurait été plus judicieux, a-t-elle ajouté, de devancer l’intervention de la rédactrice en chef de Québec Science, Marie Lambert-Chan, tout de suite après l’entrevue de Didier Raoult, plutôt qu’une quinzaine de minutes plus tard.

Des explications jugées insuffisantes par la plaignante, qui a donc demandé une révision de l’ombudsman.

S’il considère pour sa part « légitime » d’inviter l’infectiologue français, Pierre Champoux estime que l’équipe de Bien entendu aurait dû tout mettre en œuvre pour « s’assurer de l’exactitude » de ses propos « ou de rétablir les faits, au besoin », étant donné, justement, que « le sujet l’exigeait [et] l’invité, encore davantage ». L’équipe de l’émission avait d’ailleurs « amplement » le temps de faire les « vérifications nécessaires » et de « mieux encadrer sa présentation », puisque l’entrevue a été enregistrée six jours avant sa diffusion.

Quant au travail de l’animateur Stéphan Bureau, le problème « ne réside pas tant dans les questions qu’il pose, mais dans celles qu’il ne pose pas pour recadrer ou corriger certaines affirmations de son invité », peut-on lire.

Jointe par Le Devoir mercredi, Marine Corniou a salué la reconnaissance par l’ombudsman de certains manquements. « L’actualité scientifique est difficile à couvrir et il faut redoubler de prudence en ce moment, alors que la désinformation est un véritable fléau. »

De son côté, la direction de Radio-Canada a indiqué prendre « acte de cettedécision [de l’ombudsman], qu’elle reçoit avec humilité », précisant qu’elle en tiendra compte pour la suite.

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