Henri Cartier-Bresson n'est plus - Le père du photojournalisme meurt en silence

Henri Cartier-Bresson
Photo: Agence Reuters Henri Cartier-Bresson

Après nous avoir ouvert les yeux au monde, voilà qu'il a fermé les siens, tout doucement. C'est par un au revoir discret, à son image, qu'Henri Cartier-Bresson s'est retiré de la vie, lundi dernier. Une vie qu'il s'est si bien appliqué à mettre en lumière pendant sa longue existence de 95 ans. Et c'est hier seulement qu'on apprenait la mort de l'un des plus grands photographes du XXe siècle.

À quelques jours de ses 96 ans, Henri Cartier-Bresson a rendu l'âme paisiblement dans sa maison provençale de Montjustin. Depuis plusieurs jours, il ne mangeait plus et s'affaiblissait lentement. Il a été enterré hier dans l'intimité.

Avec Robert Doisneau et Jacques-Henri Lartigue, il est l'un des seuls photographes dont le grand public connaît le nom. Mais, surtout de ce côté-ci de l'Atlantique, les photos qu'il a laissées en héritage sont probablement plus connues que l'homme, sa discrétion légendaire le poussant à voir sans jamais être vu. S'il n'existe, semble-t-il, qu'un seul autoportrait de lui, il a à l'inverse réalisé d'innombrables portraits d'artistes divers, d'Albert Camus à Coco Chanel, de Samuel Beckett à Henri Matisse.

Il se distingue toutefois de Doisneau et de Lartigue par son regard plus politique que poétique. Avec son Leica, appareil quasi mythique, il parcourt le monde, immortalisant les grands et petits moments de l'histoire, de la Seconde Guerre mondiale au quotidien des paysans chinois, des funérailles de Gandhi à une joute de football américain, des rites indonésiens aux ghettos polonais. À ce propos, son biographe Pierre Assouline a d'ailleurs écrit: «En une même semaine, il assiste à un anniversaire de la Révolution chinoise, à une commémoration de la Révolution russe et à la proclamation d'un nouveau pape à Rome.»

Pour tout cela, il est considéré comme le pionnier du photojournalisme. «Ce n'est [d'ailleurs] pas juste sa très belle lumière, mais surtout son contenu» que Jacques Nadeau, photographe du Devoir, salue dans l'oeuvre de Henri Cartier-Bresson. C'est par ses images qu'on a envie de voyager, qu'on découvre les pays». Surtout ceux qu'on connaissait peu jusque-là. Il évoque notamment la Russie que le photographe français fut le premier à révéler en images au monde.

Né le 22 août 1908 à Chanteloup, Henri Cartier-Bresson grandit dans une famille bourgeoise. Peu intéressé par les études ou les affaires familiales — son père dirige une entreprise de textile —, il se passionne plutôt pour la peinture et le dessin, encouragé par son oncle, peintre. Il fréquentera d'ailleurs les cercles surréalistes parisiens et suivra les cours d'André Lohte à Montparnasse.

C'est à 23 ans, en Côte-d'Ivoire, qu'il prend ses premiers clichés. Il vient de vivre une peine d'amour et de frôler la mort. Il rentre à Paris un an plus tard avec la ferme intention de se faire photographe, «la manière la plus appropriée de vivre intensément», selon Pierre Assouline. Il devient reporter professionnel en 1946. Cette année-là, les Américains, le croyant mort à la guerre (pendant laquelle il a été fait prisonnier, puis s'est évadé), lui rendent un hommage posthume au Museum of Modern Art de New York.

Un an plus tard, sorti de l'ombre, il fonde l'agence Magnum, la première coopérative de photos, avec Robert Capa et trois autres amis. Par ce geste, il permet aux photographes de demeurer propriétaires de leurs négatifs. C'est dans ce contexte aussi qu'il ratisse l'Asie, région du monde qui lui revient de par ses affinités, tandis que ses comparses de Magnum se partagent les autres continents. En 1955, il devient le premier photographe à exposer ses clichés au Louvre de son vivant. Quinze ans plus tard, il troque son Leica pour le crayon, s'abandonnant au geste plus méditatif du dessin qui avait ouvert la voie à l'artiste.

L'an dernier, à force de persuasion, son épouse, la photographe Martine Franck, et leur fille Mélanie parviennent à le convaincre de créer une fondation à son nom, à la condition qu'elle soit ouverte à d'autres photographes. La même année, la Bibliothèque nationale de Paris lui consacrait une rétrospective. Dans ce contexte est paru chez Gallimard De qui s'agit-il?, une rétrospective complète de ses oeuvres. Au dos de l'imposant livre, on peut lire cette très belle parole du photographe, qui résume bien l'esprit de son parcours. «Photographier, c'est mettre sur la même ligne de mire la tête, l'oeil et le coeur. C'est une façon de vivre.»