La médiatisation inégale du charnier de Kamloops

Si la découverte des restes de 215 enfants autochtones en Colombie-Britannique a retenu l’attention à l’étranger, elle a fait l’objet d’une couverture inégale à travers le pays, les médias francophones ayant été moins prompts à s’y pencher que leurs homologues anglophones.

« Si on avait retrouvé 215 enfants canadiens dans un charnier, la réaction politique et médiatique aurait été plus rapide. Il a fallu que les gens poussent le sujet sur les réseaux sociaux, qu’ils se questionnent et s’offusquent de l’horreur pour que les politiciens réagissent et que les médias en parlent », remarque Melissa Mollen-Dupuis, l’une des instigatrices du mouvement Idle No More au Québec.

Devant cette découverte macabre sur le site de l’ancien pensionnat autochtone de Kamloops, confirmée vendredi par la Première Nation tk’emlúps te secwépemc, la réaction des médias n’a pas été immédiate et plutôt « lente » selon elle. « C’est comme si on ne s’en offusquait plus, comme si c’était devenu normal de retrouver des restes d’Autochtones quelque part au Canada », se désole-t-elle.

Dans les premiers jours, plusieurs médias canadiens, notamment au Québec, ont surtout relayé l’information uniquement à travers des dépêches d’agences de presse. « Comment ça les journalistes des grands médias n’ont pas été envoyés sur place vendredi ? Comment ça personne ne s’intéressait avant aux recherches de l’expert qui a trouvé les restes ? Pourquoi les journalistes ne s’intéressent-ils pas plus à retrouver le nom de ces enfants, à parler à leurs familles et comprendre ce qui est arrivé ? » s’indigne-t-elle, soulignant qu’il aura fallu presque une semaine avant que la nouvelle obtienne toute l’attention méritée.

Disparité

De son côté, le professeur de journalisme à l’UQAM, Patrick White, note surtout une différence entre les médias anglophones et francophones. Le Globe and Mail, le Toronto Star et le National Post, par exemple, ont rapidement développé une diversité d’angles sur le sujet, même s’ils n’étaient pas forcément sur place. Ils se sont intéressés aux réactions politiques, mais aussi aux commentaires des communautés autochtones, des historiens et d’autres experts, afin de mieux expliquer la nouvelle.

« Pendant ce temps, les médias francophones traînaient de la patte, sauf peut-être Espaces autochtones à Radio-Canada. Les autres étaient encore en train de diffuser les infos de la semaine dernière et les derniers échos politiques avec des textes d’agences [lundi], fait-il remarquer. Je comprends qu’on ne peut avoir des correspondants partout à travers le pays, mais dès le début on aurait pu couvrir ça avec des journalistes maison, des angles plus larges. »

Cette différence de traitement ne l’étonne pas outre mesure. Les médias francophones québécois, dit-il, s’intéressent moins au Canada anglais et couvrent moins les questions autochtones que les médias anglophones.

Melissa Mollen-Dupuis se montre plus nuancée et note une « grosse évolution » depuis le mouvement Idle No More en 2012. « Il y a toujours des articles problématiques, mais il y a eu un éveil au Québec. Avant 2012, Joyce Echaquan aurait été présentée comme une autre femme autochtone décédée et on serait passé à autre chose. Aujourd’hui, Joyce, on connaît son nom, on connaît sa famille, on sait comment elle est décédée et on parle du racisme systémique dont elle a été victime. »

À l’étranger

Ce qui étonne surtout Patrick White, c’est l’écho médiatique à l’étranger. Des États-Unis à la Thaïlande, en passant par le Royaume-Uni, la France ou Hong Kong, la découverte de ces restes d’enfants autochtones n’a laissé personne indifférent.

« Historiquement, le Canada intéresse peu l’étranger. Il ne s’y passe rien d’assez important à part quelques faits divers et certaines décisions de Justin Trudeau, souligne-t-il. Le fait qu’on parle d’enfants, et surtout de 215 enfants, ça interpelle, ça touche tout le monde. »

Melissa Mollen-Dupuis se réjouit d’une telle couverture médiatique qui empêche aux Canadiens de fermer les yeux et de s’enfermer dans le déni. « Le Canada, c’est le pays des gentils, le pays qui ne cherche jamais de problèmes. Mais au final on a notre passé trouble, nos histoires d’horreur nous aussi. On doit y faire face. »

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