Malaise à propos de l’entretien avec Didier Raoult à Radio-Canada

Des chercheurs, des médecins et des journalistes scientifiques éprouvent un profond malaise au sujet de l’invitation faite au controversé infectiologue Didier Raoult, mercredi, de donner une longue entrevue sur les ondes de Radio-Canada. Plusieurs considèrent que les propos du médecin français, reconnu pour colporter de fausses informations, n’ont pas été suffisamment remis en question par l’animateur Stéphan Bureau. Le diffuseur public défend l’exercice en invoquant l’importance de présenter une multiplicité de points de vue.

Le gériatre David Lussier déplore que Radio-Canada ait offert une tribune « sans contestation, ou sinon très molle » au Dr Raoult, qui promeut l’utilisation de l’hydroxychloroquine pour soigner la COVID-19 en avançant les résultats de ses études dont les méthodes ont été « très, très, très critiquées » par la communauté scientifique. « On ne devrait pas donner de temps d’antenne à quelqu’un comme ça », invoque ce médecin de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal.

« Il faut que tu saches que quand tu invites Didier Raoult, la conversation ne sera pas du domaine de la science, elle sera du domaine du spectacle », pense l’anthropologue de la santé Vincent Duclos, de l’Université du Québec à Montréal. « Je n’ai pas de problème à inviter quelqu’un qui critique le consensus », ajoute M. Duclos, mais en interviewant le D Raoult « sans aucunement le questionner […], je trouve qu’on lui a laissé une scène pour répandre sa parole prophétique ».

Le Dr Raoult, qui est directeur de l’Institut hospitalier universitaire (IHU) Méditerranée infection de Marseille, a participé à une entrevue de 42 minutes — sa première au Québec — à l’émission Bien entendu, sur ICI Première, mercredi avant-midi. En réponse aux critiques, l’animateur Stéphan Bureau s’est expliqué vendredi matin à son micro. Il a dit considérer « qu’il était contre-productif de s’escrimer à mort » avec le Dr Raoult. Il a donc fait le choix de « l’écouter, sans complaisance ».

« J’ai d’ailleurs assez d’expérience pour savoir que si j’avais voulu me construire une statue de héros, eh bien, je l’aurais bloqué à chaque étape, a dit M. Bureau. Je l’aurais stoppé systématiquement. Je ne suis pas sûr qu’on aurait gagné en information. Mais je sais qu’aujourd’hui, je serais probablement dans une position beaucoup plus confortable. »

« C’est un choix […], je suis prêt à être jugé sur celui-ci, mais je l’assume », a-t-il poursuivi.

Lors de l’entretien, le Dr Raoult a prononcé plusieurs affirmations douteuses ou fallacieuses. L’infectiologue prétend notamment que les grandes études occidentales sur l’hydroxychloroquine sont biaisées, sans avancer de preuves. Il émet des doutes quant au rapport risques/bénéfices de la vaccination en deçà de 70 ans, ce qui défie les analyses les plus sérieuses. Il affirme que l’infection naturelle protège mieux que les vaccins, ce qui n’est pas démontré scientifiquement. Pour sa part, M. Bureau n’aborde pas la plainte en justice du Dr Raoult contre la spécialiste de l’intégrité scientifique Elisabeth Bik, qui a sévèrement critiqué la méthode et l’éthique du chercheur marseillais.

« Je trouve très contestable d’inviter quelqu’un qui répand des faussetés », dit Marine Corniou, une journaliste scientifique de Québec Science qui a couvert la saga entourant le médicament antipaludéen préconisé par le Dr Raoult. « La science, ce n’est pas une affaire d’opinions, mais de faits », ajoute-t-elle. Mme Corniou a acheminé mercredi une plainte à Radio-Canada, a faisant valoir que l’entrevue contrevenait aux normes et pratiques journalistiques (NPJ) de la société d’État.

Radio-Canada se défend

Les NPJ de Radio-Canada stipulent notamment que « si nous présentons les propos d’une personne comme soutien à un énoncé de faits, nous nous assurons que ses propos ont fait l’objet d’une vérification sérieuse et diligente ». Notons que l’entrevue avec Didier Raoult avait été préenregistrée, et donc que des patrons ont eu l’occasion d’en vérifier la teneur avant sa diffusion. Une source a d’ailleurs confirmé au Devoir qu’au moins un cadre avait écouté l’entrevue avant sa mise en ondes.

Dans un courriel acheminé au Devoir, la direction de Radio-Canada reconnaît que le choix d’inviter le Dr Raoult « peut s’avérer contestable, mais peut aussi être défendu dans la perspective d’offrir une multiplicité de points de vue sur un sujet donné, en l’occurrence la gestion de la présente pandémie ». « Comme c’est le cas chaque fois qu’une émission provoque de fortes réactions, la direction en a discuté après coup avec l’animateur », ajoute-t-on.

Le porte-parole ne répond pas à la question du Devoir demandant si le passage des NPJ cité plus haut a été respecté. De plus, il contourne la question demandant si des patrons avaient écouté et approuvé l’entrevue avant sa diffusion, rappelant simplement que le segment avait été préenregistré.

Joint séparément par Le Devoir, M. Bureau n’a pas souhaité faire de commentaires, outre que l’entretien avait été écouté par la direction avant diffusion.

En 2015, l’ombudsman de Radio-Canada s’était prononcé sur une plainte à propos de la décision de l’émission scientifique Les années-lumière de ne plus inviter de climatosceptiques. Le vérificateur avait conclu que le consensus scientifique sur le caractère anthropique des changements climatiques était suffisamment fort pour ne pas présenter le point de vue de ceux qui le nient.

Le choix des invités

« La direction éditoriale de Radio-Canada peut donc en toute légitimité choisir de ne pas diffuser des points de vue peu, pas du tout ou mal appuyés lorsqu’ils nient les consensus scientifiques, en particulier s’ils ont des conséquences néfastes sur la santé publique, comme dans le cas de la vaccination ou du tabagisme, ou sur celle de la planète pour ce qui est du réchauffement climatique », écrivait l’ombudsman Pierre Tourangeau [M. Tourangeau est fiduciaire du Devoir depuis 2017]. Laurène Smagghe, présidente par intérim de l’Association des communicateurs scientifiques (ACS) du Québec, respecte la décision de Radio-Canada d’avoir invité le Dr Raoult, mais exprime des réserves.

« En face de lui, si quelqu’un avait pu lui répondre, ç’aurait été différent », note-t-elle. Les débats scientifiques sont cependant de délicats exercices, convient-elle. « En politique, on présente une opinion contre l’autre, mais en science, il peut y avoir des consensus. Avec la COVID, c’est d’autant plus délicat, car la recherche est en mouvement. »

Quoc Dinh Nguyen, gériatre et épidémiologiste au CHUM, se dit quant à lui « tracassé » par le passage du Dr Raoult à Radio-Canada. « Est-ce que c’était une entrevue à propos de l’homme, ou une entrevue à propos de la science ? demande-t-il. Ce sont deux questions très différentes. » Le médecin français, défendant une position « extrêmement marginale » sur l’hydroxychloroquine, navigue constamment d’un cadre à l’autre afin de tirer son épingle du jeu, explique-t-il. « J’ai l’impression que c’est impossible, quand on combine science et entrevue de ce type, de vraiment aller au fond des choses. »

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