Nouvelle défaite de Conrad Black - Le Telegraph peut être vendu aux Barclay

Wilmington — Un juge américain a infligé hier une cuisante défaite au magnat britannique d'origine canadienne Conrad Black en autorisant la vente du groupe de presse britannique Telegraph aux jumeaux britanniques Barclay.

Le juge Leo Strine d'un tribunal du Wilmington dans le Delaware a refusé à sir Conrad et à sa holding Hollinger Inc. le droit de voter sur la vente du Télégraph Group par sa filiale rebelle Hollinger International.

La transaction, évaluée à 1,3 milliard $US lors de son annonce fin juin, pourra donc être bouclée dès aujourd'hui.

Les très discrets mais milliardaires Britanniques Frederick et David Barclay ajouteront alors à leur tableau de chasse le Daily Telegraph, le plus gros tirage de la presse britannique dite de qualité, mais aussi son édition dominicale The Sunday Telegraph et l'hebdomadaire conservateur The Spectator.

Hollinger International a mis en vente ses actifs (qui comptent, outre les journaux britanniques, les quotidiens Chicago Sun-Times et le Jerusalem Post) alors qu'il est en guerre ouverte avec son actionnaire de référence.

Lord Black lâché

Hollinger International a débarqué Conrad Black de toutes ses fonctions dirigeantes en janvier 2004. Elle l'accuse notamment d'avoir détourné des fonds de la société et lui réclame 1,25 milliard $US en dommages et intérêts.

Le juge Strine estime pour sa part que Conrad Black — en tant qu'actionnaire de contrôle — n'a pas de «droit naturel» de mettre son veto «à une décision prise en toute bonne foi par un conseil d'administration indépendant qu'il a choisi».

Le juge souligne également que le pouvoir de contrôle de Conrad Black est limité juridiquement parce qu'il est justement soupçonné d'être mêlé à des malversations au sein de l'entreprise qu'il a dirigée.

Conrad Black et sa holding de Toronto Hollinger Inc., qui possède 72,3 % des droits de vote de la filiale de Chicago, voulaient avoir voix au chapitre dans la vente de ses actifs, alors qu'il est en guerre ouverte avec elle depuis des mois.

Sir Conrad Black et Hollinger Inc. se fondaient sur une loi américaine selon laquelle un accord des actionnaires est indispensable quand une société se sépare d'un actif «substantiel».

Pour le juge, le terme substantiel ne s'applique pas en l'occurrence. «Quand on la regarde sous l'angle quantitatif et qualitatif, la vente de Telegraph n'est pas la vente de substantiellement tous les actifs de [Hollinger] International», écrit-il dans son jugement publié hier.

En appel

La holding Hollinger Inc. a annoncé hier soir qu'elle avait fait appel de la décision du tribunal.

«Nous déplorons que le juge Strine n'ait pas réaffirmé le droit des actionnaires de Hollinger International de voter sur le projet de vente des actifs britanniques du groupe», a indiqué Hollinger Inc. dans ce communiqué. «Les directeurs indépendants de Hollinger Inc., chargés de tous les litiges impliquant le groupe, ont décidé de porter en appel cette décision, et les avocats de Hollinger Inc. ont déposé les documents nécessaires dès ce soir», a ajouté le groupe.

Cet appel vient jeter un doute sur la possibilité que la transaction, évaluée à 1,3 milliard de dollars lors de son annonce fin juin, puisse être bouclée aujourd'hui.

En janvier, Conrad Black lui-même avait accepté de vendre aux frères Barclay sa participation de 78 % d'alors dans Hollinger Inc. pour 605,6 millions $CAN, dette comprise, ce qui leur donnait le contrôle de l'ensemble du groupe de presse. Mais le juge Strine lui avait alors déjà barré le chemin, l'accusant d'avoir «trahi son devoir fiduciaire» envers son empire de presse.

Contrairement au flamboyant Conrad Black et à d'autres magnats de la presse, les frères Barclay sont discrets et ont promis de ne pas intervenir dans la ligne éditoriale de leurs nouveaux titres qui viennent s'ajouter au quotidien écossais The Scotsman et à l'hebdomadaire financier The Business.

Vivant sur la petite île anglo-normande Brecqhou, dans un imposant château de granit, les frères Barclay cultivent le goût du secret au point que même le Who's Who ne se risque pas à publier leur date de naissance.