Les journalistes du Devoir, sur la corde raide de l’opinion publique

Comme tous les médias, Le Devoir doit composer avec une polarisation des points de vue qui paraît de plus en plus marquée. Même ses journalistes, qui ne font que rapporter les faits et les mettre en contexte, font face à de nouvelles lignes de fracture.


La COVID-19

Exemple incontournable de la polarisation qui flotte dans l’air, la gestion de la pandémie alimente les débats depuis plus d’un an. Au-delà du terrain des saines discussions, certains citoyens rejoignent des camps en apparence irréconciliables. Et parfois, des événements qui surviennent mettent en évidence la distance entre les groupes.

C’est notamment le cas de l’éclosion au Méga Fitness Gym, à Québec, qui a provoqué des centaines de cas de COVID-19 dans la communauté. Au lendemain de cette flambée d’infections, le propriétaire de l’établissement, Daniel Marino, faisait l’objet de virulentes critiques sur la place publique. Malgré la tension palpable, les journalistes Marie-Michèle Sioui et Isabelle Porter ont voulu raconter cette histoire importante.

 
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le Méga Fitness Gym, à Québec, dont le propriétaire a fait l’objet de virulentes critiques sur la place publique

« On était conscientes que c’était délicat, dit Isabelle Porter. Dans toutes nos communications, nous avons insisté pour dire qu’on voulait simplement rapporter les faits. Finalement, nous avons été agréablement surprises par la volonté des gens de nous raconter leur histoire. »

Publié le 16 avril, un article intitulé « Le brusque réveil des invincibles » issu de cette démarche donnait la parole à diverses voix. L’ancien culturiste Mario Roy, par exemple, y dénonçait le « mythe » de l’immunité qui règne parfois dans le milieu de l’entraînement. Sans excuser M. Marino, il soulignait toutefois que « Dan » n’est pas un « mauvais gars ».

Sur Facebook, cet article a suscité des centaines de commentaires et de partages. « Je dirais plutôt le brusque réveil des imbéciles », lançait un internaute. « Laissez cette homme [sic] tranquille bande de vautours », écrivait quelqu’un d’autre en parlant de M. Marino. D’un côté comme de l’autre, des pouces et des cœurs appuyaient les commentaires.

Malgré ces quelques réactions très campées, Isabelle Porter croit que l’article décrivait avec justesse l’événement, sans verser dans la complaisance ni la caricature.

« Une des raisons pour lesquelles je fais ce métier, dit-elle, c’est justement pour lutter contre la polarisation. Pour que les gens aient accès à une réalité qui n’est pas la leur. Pour qu’ils puissent se mettre à la place d’autres personnes. Pour défaire certains préjugés. »

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Le « wokisme »

La pandémie n’est cependant pas le thème qui polarise le plus les lecteurs du Devoir. Selon la rédactrice en chef, Marie-Andrée Chouinard, ce sont plutôt des « questions identitaires » englobant par exemple les revendications de genre et de sexe, le véganisme, l’immigration et la diversité.

« Un même sujet peut provoquer des réactions diamétralement opposées. Je commence à avoir une feuille de route assez longue au Devoir et je peux dire que quelque chose s’est passé dans les derniers mois, les dernières années », explique celle qui est arrivée au journal en 1996 comme reporter.

On est un reflet de la société. Si le racisme systémique est à l’avant-plan de la scène politique pendant deux semaines, il faut qu’on en rende compte dans nos pages.

Dorénavant, certains citoyens « ne tolèrent pas de lire sur un sujet sur lequel ils ne sont pas d’accord », dit Marie-Andrée Chouinard. Les courriels de critique proviennent des deux extrémités du spectre des positions sur les questions identitaires. Certains lecteurs se désabonnent. La plupart des réactions épidermiques concernent des chroniques, mais d’autres portent sur la manière de rapporter l’information, comme le choix des thèmes couverts et des photos.

Le journaliste Stéphane Baillargeon touche régulièrement à des sujets liés au « wokisme ». Dans un article d’analyse intitulé « La tentation de la censure », il interrogeait récemment des intellectuels sur la « pureté » idéologique défendue par les tenants de ce courant. Reprennent-ils le combat moralisateur mené par l’archevêque de Montréal il y a 100 ans ?

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Une manifestation contre la violence policière, le 17 avril 2021, à Montréal

« Je ne l’ai pas fait pour susciter la controverse », explique Stéphane Baillargeon. Le vétéran journaliste fait la distinction entre la polémique (batailler pour détruire les arguments de ses adversaires) et le débat (confronter les points de vue dans l’espoir d’arriver à un consensus). Il vise toujours à écrire ses articles dans « un esprit de débat ».

« Je ne suis pas fâché contre le phénomène du “wokisme”, dit-il. Ce mouvement amène des critiques qui ont leur raison d’être, même si on assiste parfois à certains dérapages. »

Abordant parfois un sujet en pensant souligner un excès de ce courant de pensée, il arrive qu’après qu’il a mené ses entrevues, l’angle de son reportage soit finalement plutôt favorable à la critique « woke ».

Les questions autochtones

Les sujets concernant les Autochtones peuvent aussi être délicats.

Le 12 mars, par exemple, la journaliste Marie-Michèle Sioui écrivait sur des Autochtones de Roberval, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, qui essuient systématiquement des refus dans leurs recherches de logement. Ils disent se faire traiter d’alcooliques, de drogués ou de « sauvages ». « Dès [que les propriétaires] entendent des noms de famille atikamekw, ils ne veulent plus rien entendre », racontait par exemple Kicik Petiquay.

 
Photo: Francis Vachon Le Devoir La famille de Floria Daphnée Awashish, à Roberval, victime de discrimination.

Sur la page Facebook du Devoir, la publication associée à cet article a suscité une vague d’empathie, mais également des commentaires plus sceptiques. « Dans les réactions, les gens pensaient trouver d’autres explications à cette discrimination [comme le fait que ce soit une famille nombreuse], même si la discrimination visait explicitement l’identité autochtone de la famille », souligne Marie-Michèle Sioui.

D’autres commentaires, carrément racistes, ont forcé l’équipe numérique du Devoir à assurer une vigilance accrue de la publication sur Facebook.

Quand elle travaille sur un thème polarisant, Marie-Michèle Sioui redouble de rigueur. Son habituelle volonté de corroborer les faits est encore plus grande. « Tu sais que tu vas être “challengée” », dit cette correspondante parlementaire qui connaît bien la polarisation propre à la sphère politique.

La langue française

Lorsqu’ils travaillent sur un sujet touchant à une corde sensible de la société, les journalistes doivent être conscients que leurs sources risquent de se retrouver au cœur d’une petite tempête.

C’est une préoccupation récurrente de la journaliste Sarah R. Champagne. Récemment, son article sur le camionneur Yohan Flaman a beaucoup fait parler. Ce Français qui a échoué à un test de français pour immigrer au Québec considère que le processus est « trop sélectif ». « Sincèrement, on dirait que c’est un examen qui est fait pour être raté », déclarait-il.

Sur les réseaux sociaux, la réaction a été immédiate. Les Québécois passeraient-ils ce test ? Les Français malmènent-ils leur propre langue ? Quelle est la scolarité exacte de M. Flaman ? « Dès qu’on touche au français, cela provoque une réaction épidermique chez les Québécois », observe Sarah R. Champagne.

Une des raisons pour lesquelles je fais ce métier, dit-elle, c’est justement pour lutter contre la polarisation. Pour que les gens aient accès à une réalité qui n’est pas la leur.

Sans opposer deux camps à proprement parler, l’échauffourée numérique déclenchée par la publication de cet article avait de quoi ébranler le principal intéressé. D’autant plus qu’après Le Devoir, plusieurs médias — dont CTV, Courrier international et The Guardian — ont repris l’histoire de M. Flaman.

Deux semaines après la publication, Sarah R. Champagne a rappelé sa source pour être bien certaine qu’il allait bien. Les journalistes doivent se soucier des conséquences de la visibilité médiatique d’une personne qui accepte de se confier, croit-elle. Surtout quand le sujet est polarisant, c’est leur responsabilité d’expliquer à l’avance les répercussions possibles.

En somme, les médias doivent couvrir les sujets polarisants avec équilibre, car il est évidemment impossible de les contourner, souligne la rédactrice en chef, Marie-Andrée Chouinard. « On est un reflet de la société, dit-elle. Si le racisme systémique est à l’avant-plan de la scène politique pendant deux semaines, il faut qu’on en rende compte dans nos pages. »

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