Que peuvent dire les journalistes sur les médias sociaux?

Après la fermeture en 2020 de «Voir Québec», où il signait une chronique, Mickaël Bergeron choisit de mettre en ligne, sur sa page personnelle, des microbillets décortiquant l’actualité. «Ça m’a fait beaucoup réfléchir, parce que j’avais cette impression d’avoir plus d’impact en les mettant simplement sur Facebook que lorsque je publiais dans Voir.»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Après la fermeture en 2020 de «Voir Québec», où il signait une chronique, Mickaël Bergeron choisit de mettre en ligne, sur sa page personnelle, des microbillets décortiquant l’actualité. «Ça m’a fait beaucoup réfléchir, parce que j’avais cette impression d’avoir plus d’impact en les mettant simplement sur Facebook que lorsque je publiais dans Voir.»

« C’est une question que je me pose chaque jour, chaque fois que je publie quelque chose sur Facebook ou Twitter », confie Camille Lopez. Quelle question ? Celle du type de commentaires qu’une représentante du quatrième pouvoir peut publier sur les médias sociaux. « Pour moi, la ligne a toujours été floue », dit celle qui débusque et déconstruit les fausses nouvelles pour L’actualité et Noovo.

Précieux outil pour la récolte d’informations et pour la diffusion d’articles, important lieu d’échanges avec les lecteurs, tremplin vers une plus grande notoriété ; les réseaux sociaux sont aujourd’hui au journalisme ce que la guitare électrique est à la musique rock. Selon une enquête menée en 2019 auprès de 393 journalistes québécois par la professeure à l’École des médias de l’UQAM Judith Dubois, 93 % d’entre eux utilisent les médias sociaux dans le cadre de leur travail. L’étude (parue en février dernier aux Presses de l’Université Laval sous le titre Journalisme, médias sociaux et intérêt public) témoigne sans surprise d’une relation ambivalente : si 96 % des journalistes considèrent que les médias sociaux leur ont été utiles, ils sont 50 % à y voir une nuisance (seulement 3,3 % des répondants estiment qu’ils sont strictement nuisibles).

Autre chiffre révélateur (pointant peut-être vers une légère dépendance) : 93 % des journalistes consultés suivent les réactions générées par la publication de leurs contenus sur les réseaux sociaux (l’auteur de ces lignes plaide lui aussi coupable). Chose certaine : pour qui aime contribuer aux débats de société, Facebook, Twitter et Instagram permettent d’entrer en contact avec un lectorat potentiellement vaste. Après la fermeture en 2020 de Voir Québec, où il signait une chronique, Mickaël Bergeron choisit de mettre en ligne, sur sa page personnelle, des microbillets décortiquant l’actualité.

« Ça m’a fait beaucoup réfléchir, parce que j’avais cette impression d’avoir plus d’impact en les mettant simplement sur Facebook que lorsque je publiais dans Voir », se rappelle l’auteur de l’essai Tombée médiatique (Somme toute), désormais chroniqueur au quotidien sherbrookois La Tribune. « Encore aujourd’hui, j’ai l’impression que certaines de mes chroniques, même si elles ont une belle vie, circuleraient mieux si je les publiais directement sur Facebook. »

La règle d’or de la prudence

« De façon générale, la règle d’or à La Presse, c’est que c’est assez strict pour les reporters, mais les journalistes d’opinions, eux, peuvent émettre leurs opinions sur les réseaux sociaux, avec la contrainte de ne pas dire quelque chose qu’ils ne se permettraient pas d’écrire dans le journal », explique le chroniqueur Marc Cassivi.

La politique générale du Devoir quant à ce qui est attendu de ses employés sur les réseaux sociaux va dans le même sens. « Les journalistes exercent le même discernement dans l’utilisation des médias sociaux que dans l’ensemble de leur pratique », lit-on dans ce document s’adressant aux journalistes permanents du quotidien, mais dont les surnuméraires et collaborateurs (à l’exception des chroniqueurs invités) sont invités à s’inspirer.

Ce que je retiens de mon expérience dans différents médias, c’est qu’on va plus souvent accuser les personnes racisées, ou issues des minorités sexuelles, d’être subjectifs. Les personnes blanches, elles, sont tout le temps neutres et objectives ! Ça montre pour moi que le concept d’objectivité s’inscrit dans une forme de privilège.

Marc Cassivi précise que, malgré la latitude que son statut de chroniqueur à La Presse lui confère, son comportement sur les réseaux sociaux s’est beaucoup transformé, à mesure que s’est dégradée la qualité des discussions sur Twitter (devenue une sorte de maison des fous). Il réserve ainsi ses opinions plus polarisantes pour Facebook, où il n’interagit qu’avec des gens qu’il connaît, et se contente sur Twitter de relayer ses textes.

« J’ai déjà été pris dans des tweet fights épiques avec des gens qui ont du répondant et je me suis corrigé, parce que je me le suis fait reprocher, avec raison, par des patrons. “Embarque pas là-dedans, tu donnes l’impression que tu t’acharnes.” » Si Twitter constitue pour lui un indispensable fil de nouvelles, « ça peut aussi devenir contre-productif de perdre son temps sur les réseaux sociaux ».

Humaniser les journalistes

À 48 ans, Marc Cassivi reconnaît que son regard sur les réseaux sociaux demeure, presque malgré lui, marqué par une certaine tradition journalistique privilégiant la réserve. Il observe, chez ses cadets, un rapport « plus lousse » à ces plateformes aussi merveilleuses que dangereuses. Pour Camille Lopez, l’humour et le second degré deviennent souvent de nécessaires soupapes.

« Je ne vais jamais dire “Bonjour, cette semaine j’ai voté pour untel”. Mais écrire sur la désinformation, ça vient avec beaucoup de violence et de harcèlement, et faire des jokes rend tout ça un peu moins difficile, souligne-t-elle. Il y a aussi que lorsqu’on écrit sur la culture du Web, c’est intéressant d’utiliser les codes du Web — comme les mèmes et l’ironie — pour interagir sur les réseaux sociaux. »

Elle ne s’abstient pas non plus de parfois partager des moments cocasses de son quotidien. « Je garde en tête que je ne suis pas une humoriste ou une influenceuse, mais comme beaucoup de gens considèrent encore que les journalistes forment une élite intellectuelle inapprochable, je trouve que c’est pertinent de montrer que j’ai un sens de l’humour, que je suis abordable et que je ne suis pas neutre face à la désinformation. La désinformation, ça me gosse pour vrai ! »

Un point de vue recoupant celui de Vanessa Destiné, qui embrasse pour de bon depuis quelques mois l’étiquette de chroniqueuse, afin de pouvoir s’exprimer librement sur différents enjeux liés aux relations interculturelles, ce qu’un statut de reporter lui aurait interdit. Dans la foulée du débat autour de l’emploi du mot en n dans l’espace public, la journaliste publiait en octobre plusieurs commentaires sur les réseaux sociaux, peu après quoi elle était reçue au Téléjournal et à Tout le monde en parle afin de s’exprimer sur le sujet.

« Ce que je retiens de mon expérience dans différents médias », dit celle qui a œuvré à Radio-Canada, à Québecor et qui présente aujourd’hui des chroniques à Noovo, « c’est qu’on va plus souvent accuser les personnes racisées, ou issues des minorités sexuelles, d’être subjectives. Les personnes blanches, elles, sont tout le temps neutres et objectives ! Ça montre pour moi que le concept d’objectivité s’inscrit dans une forme de privilège ».

Dans un sondage commandé par Ben Smith du New York Times en janvier dernier, 41 % des 3423 répondants disaient faire davantage confiance aux journalistes qui taisent leurs partis pris politiques ou sociaux sur Twitter, contre 36 % disant plutôt faire confiance à ceux qui sont ouverts et honnêtes (« open and honest ») quant à ces partis pris. Parmi tous les groupes ethniques représentés dans ce sondage, celui des personnes noires comptait le plus grand nombre de répondants faisant davantage confiance aux journalistes transparents quant à leurs valeurs.

Compte tenu de la toxicité du climat sur les réseaux sociaux, Vanessa Destiné dit tenter de discuter le plus posément possible avec ses abonnés qui demandent des précisions ou qui la contredisent. « J’ai zéro tolérance pour les trolls, mais je réponds à ceux qui veulent débattre sainement. Si tu dis “Ta gueule” à ces gens-là, ils vont rester dans l’opinion qui les conforte ou ils vont se fâcher encore plus. »

« Le conseil que je donne aux jeunes journalistes, conclut Mickaël Bergeron, c’est de ne jamais faire confiance au fait que leurs paramètres sont privés et qu’ils s’adressent seulement à quelques amis. On n’est jamais à l’abri d’une capture d’écran. »

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