«Science & Vie» perd son expertise scientifique

Ce sont en tout neuf journalistes qui ont claqué la porte de «Science & Vie», dont cinq titulaires et quatre pigistes, y compris le rédacteur en chef des hors-séries.
Photo: Michael Monnier Archives Le Devoir Ce sont en tout neuf journalistes qui ont claqué la porte de «Science & Vie», dont cinq titulaires et quatre pigistes, y compris le rédacteur en chef des hors-séries.

Le réputé magazine français Science & Vie est au bord du précipice. Las de voir son propriétaire, Reworld Media, vider la revue de son expertise scientifique, la quasi-totalité des rédacteurs ont annoncé leur démission mardi. Une situation qui risque de nuire à la crédibilité de la publication et au milieu du journalisme scientifique.

« Sans journaliste scientifique et avec des chargés de contenu pour pondre des textes sur le Web sans aucune vérification, on va se retrouver avec de fausses nouvelles. […] On perd un lieu important où l’on pouvait offrir de l’information scientifique de qualité à un large public », indique Valérie Borde, cheffe du bureau Sciences et santé au magazine L’actualité.

Ce sont en tout neuf journalistes qui ont claqué la porte de Science Vie, dont cinq titulaires et quatre pigistes, y compris le rédacteur en chef des hors-séries. Les raisons invoquées ? « Des désaccords » avec l’actuel propriétaire qui a racheté le magazine en août 2019, a indiqué la Société des journalistes (SDJ) de Science Vie par voie de communiqué mardi.

La nouvelle n’a pas surpris le milieu, car la menace d’un départ collectif planait depuis l’automne. Réduite de moitié après le rachat par Reworld, l’équipe de journalistes dénonçait le manque d’effectif et s’inquiétait pour la qualité du contenu. Des inquiétudes renforcées après l’arrivée d’un nouveau rédacteur en chef sans expertise scientifique et la multiplication des erreurs factuelles de l’équipe de « chargés de contenus » — sans formation scientifique ni journalistique — embauchés pour alimenter le site Web.

Malgré une grève, une motion de défiance et un appel au ministère de la Culture, rien n’a changé, poussant la quasi-totalité de l’équipe à jeter l’éponge. Reworld Media a depuis fait savoir qu’elle ne compenserait pas les départs.

Cette décision « pose des difficultés majeures : perte d’expertise en interne, travail de relecture et de cohésion éditoriale réduit, risque d’un appauvrissement du contenu », a déclaré la SDJ sur Twitter mardi, soulignant qu’aucun souci financier n’imposait un tel changement. Le mensuel est populaire et comptait plus de 140 000 abonnés en 2020.

La SDJ déplore également « l’absence totale d’expertise scientifique au sein de la rédaction » actuelle. Seul un rédacteur en chef adjoint encore en poste possède une telle expertise à l’interne, et quelques pigistes à l’externe chargés d’écrire le prochain numéro. Pour l’association, cette nouvelle organisation « pourrait porter un coup fatal » à la publication centenaire.

« J’ai du mal à croire à [la] disparition [de Science Vie], mais à sa perte de crédibilité, oui », indique pour sa part Valérie Borde, de L’actualité. Dépossédé de ses journalistes scientifiques d’expérience, le magazine va nécessairement perdre en qualité, dit-elle.

Quant à son site Web tenu par des non-journalistes, il risque de relayer de fausses nouvelles et d’entretenir la confusion entre les contenus publicitaires et les articles journalistiques des pigistes.

Répercussions

« Ça va décrédibiliser tout le milieu du journalisme scientifique. Ça envoie le message que n’importe qui sachant écrire peut en faire, renchérit Marie Lambert-Chan, rédactrice en chef du magazine Québec Science. C’est une expertise qui se développe avec le temps et qui demande beaucoup de travail. Un journaliste scientifique ne fait pas juste de la vulgarisation, il doit confronter les points de vue, croiser les informations, remettre en question les études et les scientifiques, vérifier, contre-vérifier et encore vérifier. »

À ses yeux, la disparition de toute revue scientifique est « une perte pour l’écosystème ». « C’est une source d’information scientifique, et francophone, de moins. »

Dans une société où un nombre inquiétant de personnes nient l’existence de la COVID-19 ou des changements climatiques, il est primordial, selon elle, d’investir dans le journalisme scientifique. « Pour que les gens développent une culture scientifique et puissent déconstruire les fausses nouvelles, il faut leur donner des outils. Ce sont les journalistes scientifiques qui peuvent le faire. »

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