L’anglais charme les jeunes sur les réseaux sociaux

L’anglais se taille une place grandissante parmi les jeunes internautes et influenceurs québécois. Pour la jeune Alice Hayaud, une francophone de 19 ans, les contenus consommés sur les réseaux sociaux jouent un rôle important dans sa façon de s’exprimer. On la voit ici devant son écran, en compagnie de son frère Thomas.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir L’anglais se taille une place grandissante parmi les jeunes internautes et influenceurs québécois. Pour la jeune Alice Hayaud, une francophone de 19 ans, les contenus consommés sur les réseaux sociaux jouent un rôle important dans sa façon de s’exprimer. On la voit ici devant son écran, en compagnie de son frère Thomas.

Sur Instagram, Tik Tok ou YouTube, les jeunes Québécois se racontent d’une publication à l’autre au son de la langue de Shakespeare. Dans un monde où la vie passe plus que jamais par ces plateformes numériques, doit-on s’inquiéter d’un recul du français à l’avenir ?

Laurence Fabry-Chaussé, 18 ans, a grandi dans un milieu francophone. Au quotidien, c’est le français qu’elle emploie pour échanger avec ses parents, ses amis ou ses professeurs. Sur les réseaux sociaux toutefois, c’est l’anglais qui lui vient souvent naturellement pour commenter une vidéo ou publier une photo.

« I miss summer », « Such a mood », « Tu reach soon » ou « My bad » : des phrases, des expressions, parfois simplement des mots qui se mêlent au français. L’anglais s’est immiscé dans le langage numérique sans crier gare.

« J’ai appris à utiliser les réseaux sociaux avec l’anglais qui y était partout. Je l’utilisais sans y penser plus que ça, ça me semblait la chose à faire », explique la jeune Montréalaise qui a découvert le monde d’Instagram il y a cinq ans avant de rejoindre Facebook et TikTok. Adopter l’anglais sur ces plateformes a été une façon de rentrer dans le moule et d’appartenir à une communauté plus large, dit-elle.

La plupart de ses amis ont aussi pris le pli. En privé, ils échangent en français, mais des mots et expressions d’anglais se glissent inévitablement dans leurs discussions parlées comme écrites. « Il y a des mots que j’utilise avec mes amis que je vais traduire en français quand je suis avec mes parents », illustre-t-elle.

Pour son amie Alice Hayaud, les contenus consommés sur ces plateformes jouent aussi un rôle dans sa façon de s’exprimer. En plus de regarder des films et écouter de la musique venant des États-Unis — impérialisme américain oblige — elle suit surtout sur les réseaux sociaux des artistes, mannequins et influenceurs de ce pays.

« Quand tout ce que tu regardes sur ton écran de téléphone ou d’ordinateur est en anglais, c’est sûr que tu finis par adopter certains mots, expressions ou tournures de phrases. […] Des fois, je pense simplement en anglais en premier parce que je viens de passer plusieurs minutes à lire et écouter des contenus en anglais », confie la jeune femme de 19 ans.

Et quand bien même d’autres s’intéressent à de jeunes artistes ou influenceurs d’ici, ils se retrouvent aussi confrontés à des publications en anglais ou bilingues. Car pour percer au-delà des frontières québécoises, il faut parler anglais.

C’est le cas notamment d’Énola Bédard, une jeune danseuse de 20 ans, originaire de Québec, qui s’est fait remarquer sur TikTok pendant la pandémie. En quelques mois seulement, plus de 7 millions de personnes se sont abonnées à son compte, dont des célébrités internationales comme Shakira, Jennifer Lopez ou encore Cardi B, qui commentent même ses vidéos de temps à autre.

« Au début, je publiais mes vidéos de danse avec un petit mot en français, surtout pour mes amis. Mais mes abonnés viennent maintenant des États-Unis, du Mexique, d’Angleterre ou du Canada anglais, ça n’avait plus de sens. Personne ne me comprenait », explique celle qui a dès lors commencé à se raconter en anglais. Pour se faire comprendre par tous, mais aussi rejoindre un plus large public qui pourrait lui ouvrir les portes d’une carrière à l’étranger, son rêve.

En entrevue, elle insiste : loin d’elle la volonté de négliger le français. Elle se dit fière de sa langue maternelle et assure chercher un équilibre pour laisser plus de place au français. « Je publie des stories où je parle en français et je mets des sous-titres en anglais par exemple ».

Le français menacé ?

L’anglais se taille donc une place grandissante parmi les jeunes internautes et influenceurs québécois. Faut-il y voir une menace pour la survie du français ? Pas si vite, répond Nina Duque, spécialiste des pratiques numériques chez les adolescents. Elle invite à ne pas sauter aux conclusions, rappelant que leurs échanges en privé se font toujours en français, malgré quelques mots empruntés à nos voisins du Sud.

« Ils ont compris que sur les réseaux, ça se passe en anglais, que la viralité va au-delà des frontières québécoises et que ça leur permet de rejoindre un Américain, un Sud-Coréen ou encore un Malaisien », indique celle qui est aussi chargée de cours à l’UQAM.

Il n’est donc pas question d’un refus de la langue française par les jeunes générations, ou d’un manque de fierté d’être québécois. « Le comble, poursuit-elle, c’est qu’on les accuse de s’angliciser et on leur tape sur les doigts pour avoir bien intégré nos leçons : être ouvert sur le monde, curieux, intéressé. »

Elle ne nie pas toutefois l’omniprésence de la culture américaine qui peut jouer un rôle dans cette utilisation plus grande de l’anglais. « En même temps, si on rendait les contenus culturels québécois plus accessibles en ligne, ça changerait peut-être la donne. Tout est payant ici, alors qu’ils peuvent trouver des tonnes de contenus de l’étranger gratuitement », fait-elle valoir.

Pour Laurence Fabry-Chaussé, ce n’est pas qu’une question d’accessibilité. Les jeunes manquent d’intérêt pour la culture québécoise qui peine à les toucher. « C’est de ça qu’on devrait s’inquiéter, pas de notre utilisation de l’anglais sur Instagram, insiste-t-elle. C’est par la culture que se transmet la langue, mais la plupart de mes amis, ça ne les intéresse pas les séries, les films ou la musique d’ici. Et je les comprends. Moi, c’est grâce à mes parents si je m’y intéresse. Il faudrait faire plus d’efforts pour intéresser les jeunes et leur donner envie de consommer de la culture québécoise, et donc francophone. »

En attendant, elle se dit tout de même consciente de la présence accrue de l’anglais dans sa vie numérique. « Je commence tranquillement à désapprendre. J’essaie de casser cet automatisme pour faire plus de place au français. »

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