Un autre géant numérique de la porno est de Montréal

<p>L'entreprise Technologies Seedbox permet de dissocier les activités pornographiques de l'aspect financier de la compagnie, selon Alan McKee, professeur au département Médias numériques et sociaux à l’Université de technologie de Sydney, en Australie.</p>
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir

L'entreprise Technologies Seedbox permet de dissocier les activités pornographiques de l'aspect financier de la compagnie, selon Alan McKee, professeur au département Médias numériques et sociaux à l’Université de technologie de Sydney, en Australie.

Au moment où Pornhub est critiqué de toutes parts pour avoir diffusé du contenu sans consentement, une autre importante entreprise de Montréal, tout aussi discrète, se positionne pour devenir le Netflix de la pornographie en misant sur la popularité d’un genre pour le moins controversé : le « fauxcest ». Gamma Entertainment lançait mercredi Mommy’s boy sur sa plateforme Adult Time, une série qui met en scène des membres — fictifs et majeurs — d’une même famille.

C’est lors de la cérémonie annuelle des XBIZ Awards qui se déroulait le 14 janvier dernier pour récompenser les artisans de l’industrie pornographiques qu’un entrepreneur de Terrebonne a reçu les grands honneurs. Karl Bernard, p.-d.g de Gamma Entertainment, a alors été nommé « Homme d’affaires de l’année ».

Géant du divertissement pour adulte sur Internet, Gamma s’est taillée une place enviable dans l’industrie en lançant la plateforme Adult Time, en 2019. Le site payant, considéré comme le « Netflix de la porno », compte maintenant plus de 100 000 abonnés qui peuvent visionner des productions de grands studios, comme 21 Sextury et Vivid, ainsi que du contenu original.

Quoique influent dans l’industrie pornographique, M. Bernard ne se présente pas comme le dirigeant de Gamma sur sa page LinkedIn, mais plutôt comme le président de Technologies Seedbox. Très discrète, l’entreprise technologique de Montréal ne mentionne pas la nature de ses activités sur son site.

Or, Seedbox emploie environ 190 personnes alors que Gamma ne compte aucun salarié au Québec, selon le registre des entreprises du Québec. Elles sont en fait les deux faces d’une même pièce. Toutes deux appartiennent à une compagnie à numéro, propriété de trois Québécois : Karl Bernard, Charles Rousseau et Claude Hyppolite.

Les dirigeants n’ont pas répondu aux demandes d’entrevue formulées dans les dernières semaines. Sans succès, Le Devoir a tenté de discuter avec des membres de la direction en se rendant au siège social, un immeuble à bureaux situé boulevard Côte-Vertu dans l’arrondissement Saint-Laurent.

Deux faces d’une même pièce

En dissociant les activités pornographiques des activités technologiques, Gamma/Seedbox adopte une stratégie courante dans l’industrie, explique Alan McKee, professeur au département Médias numériques et sociaux à l’Université de technologie de Sydney, en Australie.

Elle peut ainsi présenter le « visage respectable » nécessaire aux activités financières d’une organisation, note cet expert de l’industrie : « Il existe encore beaucoup de stigmatisation contre l’industrie pour adultes dans la communauté des affaires au sens large. De nombreuses banques refusent de fournir des services aux entreprises du secteur pour adultes. »

Créée à la fin des années 1990, Gamma a adapté son modèle d’affaires au rythme de l’évolution de l’industrie et des technologies. Dans une rare entrevue au site XBIZ.com, Karl Bernard racontait en 2006 avoir commencé en diffusant des images sur des sites. De petit diffuseur, l’entreprise est devenue par la suite propriétaire et gestionnaire de sites.

Son ascension fulgurante au cours des 10 dernières années a poussé Gamma à restructurer ses activités. Quatre entreprises qui logent à la même adresse — iFuzion, Zubb Media, Media Traffic et Seedbox — ont été créées et plusieurs filiales ont été enregistrées aux États-Unis, a constaté Le Devoir.

La société est aujourd’hui propriétaire ou gestionnaire d’au moins 150 sites. Le processus de consolidation se poursuit : Gamma acquérait en décembre Wicked Pictures, un des studios les plus primés de l’industrie. L’entreprise damait ainsi le pion à la montréalaise MindGeek, propriétaire de Pornhub et YouPorn, qui en était gestionnaire il y a quelques années.

Pure Taboo et « fauxcest »

En parallèle, les productions de son studio Pure Taboo, créé en 2017, se sont rapidement imposées. Elles sont celles qui engendrent le plus de visionnements sur sa plateforme Adult Time, selon des données du site publiées en février.

Il existe encore beaucoup de stigmatisation contre l’industrie pour adultes dans la communauté des affaires au sens large. De nombreuses banques refusent de fournir des services aux entreprises du secteur pour adultes.

Le studio met en scène des situations empreintes de manipulation psychologique et d’ambiguïté relationnelle malsaine. Coiffées du slogan « Taboos Are Meant To Be Broken », ses scénarios exploitent l’une des thématiques les plus populaires dans l’industrie : le « fauxcest ».

Ce mot-valise désigne un genre pornographique où des membres (fictifs et majeurs) d’une même famille ont des relations sexuelles. Les scénarios s’aventurent sur le terrain socialement hautement sensible des relations entre belle-fille et beau-père, demi-sœur et demi-frère.

Selon les données recensées par Adult Film Database, 25 % du catalogue de production de Pure Taboo relève de cette catégorie. D’ailleurs, la plateforme Adult Time lançait mercredi Mommy’s boy, une nouvelle série, dont les scènes s’articulent autour de cette thématique.

Contrairement aux producteurs alternatifs, ces grandes entreprises ont un seul but : faire de l’argent.

Avec ces productions, l’entreprise montréalaise suit une tendance lourde dans l’industrie. À l’heure de la mégadonnée (big data) et des algorithmes, les productions tirent leur inspiration du traitement des données des recherches et de visionnements plutôt que de la « démarche artistique », constate Margaret MacDonald, chercheuse au doctorat à la Faculté de l’information de l’Université de Toronto, spécialisée dans les stratégies déployées par les plateformes pornographiques.

« Contrairement aux producteurs alternatifs, ces grandes entreprises ont un seul but : faire de l’argent. Pour ça, il faut attirer l’attention et engendrer de l’achalandage. Et tout ça s’appuie sur les recherches et les visionnements en demande », poursuit-elle.

Dans un article publié dans le magazine Logic en 2019, le journaliste américain Gustavo Turner relatait les transformations dans cette industrie qu’il a couverte pendant trois ans pour le L.A. Weekly. La popularité des vidéos liés aux tabous, écrivait-il, a engendré une augmentation d’une production liée à cette « obsession répétitive pour les scènes de “jeu de rôle familial” (matériel sur le thème de l’inceste qui utilise des mots comme “belle-mère”, “beau-père” et “belle-fille”) ».

« Pour faire un pont avec l’industrie du livre, ils ne sont pas des librairies de quartier, ils sont l’équivalent d’Amazon. Ils vont là où les données les mènent », indique Margaret MacDonald.

 

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