C’est la fin pour HuffPost Québec et Canada

L’aventure est terminée pour les médias d’information en ligne HuffPost Québec et HuffPost Canada, qui ont cessé leurs activités mardi, « brutalement », selon l’avis d’employés. À travers le pays, au moins 23 personnes ont perdu leur emploi, dont 5 au Québec.

« Ç’a été un choc, je ne m’attendais pas à ça [mardi] matin. Ils ont annoncé une réunion de dernière minute pour midi avec toutes les salles de rédaction du HuffPost. Dans ces temps-là, tu sais que ça ne promet rien de bon », raconte Christian Dufresne, qui était journaliste pupitreur depuis 2017 au Huffpost Québec. Il explique en entrevue au Devoir que les employés ont été pris de court et n’ont jamais été avertis ou consultés dans ce processus de restructuration.

La suppression de cette vingtaine de postes au pays signe la fin des sections distinctement québécoises et canadiennes du média d’information uniquement en ligne, anciennement connu sous le nom Huffington Post.

HuffPost Québec fonctionnait depuis 2012, et HuffPost Canada depuis 2011 à partir d’Ottawa. Parallèlement, 47 autres mises à pied ont été annoncées mardi chez HuffPost aux États-Unis. Les raisons évoquées par le nouveau propriétaire du site, le géant médiatique américain Buzzfeed, sont essentiellement financières. Avec des pertes de près de 20 millions en 2020 pour Huffpost, et la crainte que ce déficit ne se reproduise cette année, il était difficile de maintenir en place les publications canadiennes.

Dès que la nouvelle a commencé à circuler, un bref message est apparu en guise d’accueil sur le site Internet du média canadien en milieu de journée, confirmant les fermetures. « À compter du 9 mars, HuffPost Québec ne publiera plus de contenu. Le contenu existant sera conservé sous forme d’archives en ligne ; cependant, certaines fonctionnalités du site ont été désactivées de façon permanente », peut-on lire. Un geste posé sans qu’aucun employé n’en soit averti d’ailleurs. « Un total manque de classe », s’indigne Christian Dufresne.

Cette nouvelle survient à peine quelques semaines après la prise de contrôle des salles de rédaction du Huffpost par Buzzfeed, à la suite d’une transaction conclue en novembre. L’entreprise appartenait depuis 2015 à Verizon Media, après une fusion avec AOL, première à avoir acheté le site en 2011 directement de sa fondatrice pour plus de 300 millions de dollars.

L’entrée en scène de BuzzFeed avait semé un vent d’inquiétude dès novembre au sein de l’équipe au Québec. « Pendant plusieurs mois, on se posait des questions. On ne vit pas au pays des licornes, on connaît le contexte difficile des médias ces dernières années. On savait aussi que le HuffPost n’allait pas bien financièrement », reconnaît Christian Dufresne.

Il fait remarquer qu’en trois mois, l’équipe est passée de neuf à cinq personnes. Deux employés permanents partis fin décembre n’ont jamais été remplacés, tandis que deux autres ont vu leur contrat arriver à échéance en février sans être renouvelé.

Démarches de syndicalisation

Il y a deux semaines, fin février, la vingtaine de journalistes du HuffPost au Canada avaient entrepris des démarches de syndicalisation, déposant un dossier auprès des autorités fédérales. « L’annonce a été très brutale, par une brève déclaration. Ça ne pourrait pas être plus froid », commente Martin O’Hanlon, président du Syndicat des communications d’Amérique (SCA), sollicité pour représenter les employés.

Il précise qu’à son avis, ce sont des impératifs commerciaux et non la tentative de syndicalisation qui a provoqué la mort du site d’information. « On nous a dit que ça faisait partie des discussions avant la vente. Ce que nous pensons est que BuzzFeed a acheté HuffPost avec l’intention de fermer son service canadien, dès le début. »

Une perte

Pour Patrick White, ancien rédacteur en chef et fondateur du HuffPost Québec, la fermeture du média en ligne est une vraie « perte » et une « triste fin pour un média qui a fait la différence dans le paysage médiatique québécois ».

Dans ses belles années, avant le rachat par Verizon en 2015, l’équipe comptait 6 employés rien qu’au département des ventes et près de 70 journalistes, dont les pigistes. Le média avait un correspondant parlementaire à Ottawa, à Québec ainsi qu’à l’Hôtel de Ville de Montréal. « Notre force, c’était la couverture politique, le star-système québécois et la culture québécoise. On pouvait compter sur beaucoup de blogueurs pour offrir une belle diversité d’opinions. C’était vraiment une grosse machine profitable », se souvient M. White, nostalgique.

Les compressions budgétaires se sont rapidement enchaînées après 2015, le poste de rédacteur en chef a même été aboli en 2018 pour faire des économies. « C’était écrit dans le ciel que ça allait fermer un jour […]. Il y avait une vingtaine de HuffPost à l’époque, un peu partout dans le monde. Beaucoup ont fermé ces dernières années », souligne celui qui est maintenant professeur à l’École des médias de l’UQAM.

« Ça montre que la crise des médias est permanente. Même les médias numériques y goûtent, pas juste les médias papier traditionnels. C’est un deuil à faire, et un triste recul démocratique pour le Québec », conclut M. White. Sur les réseaux sociaux, mardi, de nombreux messages de journalistes, actuels et anciens du HuffPost, partageaient ce deuil.

À voir en vidéo