Les archives, champ de bataille des revendications identitaires

La photo et sa légende proviennent de Bibliothèque et Archives Canada, sous la référence Mikan 5034383. La photo prise en 1939 à Lake Harbour dans les Territoires du Nord-Ouest était identifiée par ce titre (en anglais) : « Pitula, une fille esquimo prétendument jolie ». Un ajout annonce maintenant : « La jeune Inuit Pitula assise à l’intérieur sur des couvertures. »
Photo: Bibliothèque et Archives Canada (photomontage Le Devoir) La photo et sa légende proviennent de Bibliothèque et Archives Canada, sous la référence Mikan 5034383. La photo prise en 1939 à Lake Harbour dans les Territoires du Nord-Ouest était identifiée par ce titre (en anglais) : « Pitula, une fille esquimo prétendument jolie ». Un ajout annonce maintenant : « La jeune Inuit Pitula assise à l’intérieur sur des couvertures. »

Après l’édition, la télévision et l’éducation, c’est au tour des archives de se transformer en nouveau champ de bataille des luttes identitaires contemporaines. Même les archives de recettes se retrouvent mêlées à cette confrontation culturelle.

Le magazine américain Bon appétit (fondé en 1956) vient de s’engager sur ce front. En farfouillant sur son site (bonappetit.com) il y a trois semaines, une New-Yorkaise est tombée sur un article de 2015 expliquant (selon le titre) « comment faire des hamantaschen étonnamment bons ». « Les aliments traditionnels n’ont pas besoin d’être automatiquement mis au goût du jour, surtout par quelqu’un qui ne vient pas de cette tradition », a écrit sur Twitter Abigail Koffler.

Et alors ? Alors, Bon appétit a reconnu la faute et a modifié le titre, qui propose maintenant « 5 étapes pour de très bons hamantaschen ».

L’éditeur a ajouté cette note le 10 février : « La version originale de cet article comprenait un langage insensible aux traditions culinaires juives et ne correspondant pas aux normes de notre marque. […] Nous nous excusons du ton désinvolte de la version précédente et des caractérisations stéréotypées de la culture juive. »

Cette rectification s’est faite dans le cadre du Projet de réparation d’archives, qui cherche à corriger un demi-siècle d’archives de Bon appétit, mais aussi d’autres magazines comme Gourmet, Self ou House & Garden pour « découvrir et éliminer le langage raciste ou insensible utilisé dans les recettes ou les notes ». En décembre, les équipes avaient déjà raboté environ 200 textes, par exemple pour éliminer des descriptions d’aliments ou de techniques culinaires présentés comme « exotiques », « surprenants » ou « bizarres ».

Bizarres pour qui et pour quoi ?

Quel mangeur d’escargots, de hot-dogs ou de poutine peut donner des leçons de normalité culinaire au reste du monde ? Parle-t-on pour autant de stéréotypes ou de clichés comparables à l’emballage du mélange pour crêpes Aunt Jemima, utilisant le nom et l’image raciste remontant au XIXe siècle ? La compagnie Quaker Oats a finalement décidé de le changer le mois dernier, comme elle a renommé son riz Uncle Ben’s.

Commentant l’histoire de Bon appétit dans le New York Times, le chroniqueur Bret Stephens établit un parallèle avec le monde de George Orwell, où l’on réécrit l’histoire contenue dans les archives. Il fait aussi des liens avec le militantisme woke.

Faut-il pour autant effacer les archives a posteriori ? [...] Pour un site de recettes de cuisine, ce n’est peut-être pas très grave. Pour d’autres archives, ça deviendrait tout à fait problématique. On n’aurait plus aucune capacité de comprendre le passé et de le critiquer.

Il ne faut pas tout mélanger non plus. Cet exemple montre (par la limite absurde, dirait M. Stephens) que les archives et les autres lieux de mémoire, des musées à la toponymie, font encore et toujours l’objet de luttes d’interprétation plus ou moins féroces, surtout en période de changements politico-idéologiques. Faut-il vraiment rappeler qu’on déboulonne des statues un peu partout dans le monde ?

« Il y a une légitimité absolue à refuser d’être nommé par l’autre. Je ne veux pas être décrite comme étrange ou bizarre parce que je ne corresponds pas à une norme », dit Anne Klein, professeure agrégée en archivistique à l’Université Laval, en reprenant sciemment le vocabulaire reproché à Bon appétit. Pour elle, il s’agit moins d’une lutte de pouvoir que d’une lutte de légitimité. Elle revient à se demander qui a la légitimité de nommer, de désigner, de montrer, dans les universités comme ailleurs.

« D’un autre côté, si ça ne me convient pas, faut-il pour autant effacer les archives a posteriori ? Changer le présent pour maintenant et pour l’avenir, oui, c’est nécessaire. Mais pour un site de recettes de cuisine, ce n’est peut-être pas très grave. Pour d’autres archives, ça deviendrait tout à fait problématique. On n’aurait plus aucune capacité de comprendre le passé et de le critiquer. »

La spécialiste ajoute que les archives se forment par sédimentation : d’abord par l’accumulation documentaire, ensuite par l’accumulation de significations qui évoluent en fonction du contexte de lecture. « Les mêmes archives peuvent être lues de manière radicalement différente d’une époque à une autre, résume-t-elle. C’est ce qu’on vit en ce moment partout. Normalement, l’archivistique possède les outils pour prendre en compte ces sédiments superposés. »

Une fille prétendument belle

Indeed, comme dirait Bon appétit. La réappropriation culturelle et mémorielle prend de multiples formes. La professeure parle des « community archives » créées, enrichies et gérées par des groupes partageant une même expérience. Les communautés LGBTQ s’activent de manière exemplaire, comme le montrent les ArQuives au Canada et les Archives gaies du Québec.

Les musées, les centres d’archives et d’autres gardiens institutionnels des souvenirs collectifs s’engagent aussi sans les mutations interprétatives plus ou moins balisées.

Bibliothèque et Archives Canada multiplie les efforts jusqu’à devenir le champion national en cette délicate matière. L’institution, qui a accumulé 270 kilomètres de rayonnages linéaires dont 60 millions de livres, commence à y corriger les perspectives racistes d’antan, notamment à l’égard des Autochtones, systématiquement discriminés depuis des siècles, y compris dans les dépôts de la mémoire collective.

Un exemple. Une photo de 1939 prise à Lake Harbour, dans les Territoires du Nord-Ouest (Mikan 5034383), était identifiée par ce titre (en anglais) : « Pitula, une fille esquimaude prétendument jolie ». Un ajout annonce maintenant : « La jeune Inuite Pitula assise à l’intérieur sur des couvertures ». Une autre photo parlait d’un esclave dansant à Fort Providence. La correction présente un Dene.

« On a développé une vision », résume Normand Charbonneau, bibliothécaire et archiviste du Canada adjoint, en citant le rapport de la Commission de vérité et réconciliation du Canada (2020) qui a établi l’importance de la culture et de la réappropriation de la culture ancestrale pour aider les Autochtones à retrouver leur respect de soi.

Bibliothèque et Archives Canada a adopté un plan d’action en matière de patrimoine culturel et autochtone et mis en place un Cercle consultatif autochtone. Ce groupe d’experts-conseils réunit des représentants des Premières Nations, des Inuits et des Métis qui formulent des recommandations sur toutes les représentations les concernant.

« On ne changera pas le contenu d’un livre publié, mais on peut signaler que tel livre propose des termes inappropriés », dit Normand Charbonneau. « On a un bandeau en ligne pour ces avertissements. Ça va prendre des générations pour corriger l’ensemble des documents. On commence par les choses les plus évidentes. Dès qu’on les trouve, on les corrige. »

Au Québec

Radio-Canada a traversé une petite tempête médiatique à l’automne autour de la diffusion d’un épisode bien daté de La petite vie. Le diffuseur (qui n’avait jamais eu l’intention de retirer indéfiniment la production) a ajouté un avertissement pour les téléspectateurs et continuera de réagir au cas par cas.

 

L’Office national du film (ONF) reçoit « quelques fois des plaintes et des commentaires » relatifs aux archives qui comportent des scènes jugées choquantes. Magalie Boutin, cheffe des relations médias, ajoute que « ces plaintes sont peu fréquentes et sont traitées rapidement, car nous prenons ces commentaires très au sérieux ».

 

La professeure Anne Klein, de l’Université Laval, a regardé récemment des films de Pierre Perrault sur une communauté montagnaise de la Côte-Nord. Le missionnaire belge Alexis Joveneau apparaît dans cinq documentaires de l’ONF. Un avertissement de l’Office rappelle que ce religieux aujourd’hui décédé est visé depuis 2017 par des allégations d’agressions sexuelles. La communauté religieuse des oblats s’est excusée pour ces actes.

 

« Le seul avertissement diffusé concerne le fait que le curé présent dans les films fait l’objet de dénonciations, alors que le regard porté sur les Autochtones, je l’ai vu comme quelque chose de très violent, dit la professeure. Le film ressemble un peu à un documentaire animalier. Il n’y a par exemple aucun commentaire ou jugement sur le départ des enfants dans les internats à la fin de l’été. Les centres d’archives ne réagissent donc pas, à moins d’être directement interpellés. »


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