Facebook propose de payer les médias à sa manière

En Australie, le partage d’articles de nouvelles a été bloqué pendant quelques jours en réponse à un projet de loi qui forçait le réseau social à verser des redevances aux médias.
Photo: Saeed Khan Agence France-Presse En Australie, le partage d’articles de nouvelles a été bloqué pendant quelques jours en réponse à un projet de loi qui forçait le réseau social à verser des redevances aux médias.

Le réseau social Facebook envisage d’ajouter à sa plateforme un nouvel espace où l’information des médias serait rémunérée, une solution de rechange au modèle australien, « qui ne prend pas en compte comment l’Internet fonctionne ». En entrevue avec Le Devoir, le directeur mondial et chef de la politique publique à Facebook Canada, Kevin Chan, refuse de préciser si l’entreprise a définitivement fermé la porte à une éventuelle exclusion du partage de nouvelles sur la plateforme si le pays suit les traces de l’Australie.

« La raison pour laquelle nous avions à sortir du marché des nouvelles en Australie était parce que le cadre proposé, à l’époque, n’aurait pas vraiment été réalisable pour la plateforme, puisque Facebook est basé sur le Web ouvert, sur la capacité de quiconque de partager des liens librement et ouvertement avec les autres », a expliqué d’entrée de jeu M. Chan, principal porte-parole de Facebook au pays, lors d’un entretien qu’il a sollicité auprès du Devoir, lundi.

La discussion survient dans un contexte de vives tensions entre l’entreprise californienne et le gouvernement de l’Australie. Insatisfaite d’un projet de loi visant à lui forcer la main pour rémunérer les médias au volume de leurs apparitions sur la plateforme, Facebook a bloqué pendant quelques jours tout partage d’articles provenant de sites d’information australiens. La mesure a été levée la semaine dernière, à la suite d’une entente qui permet à la multinationale de s’entendre directement avec les médias.

Blocage

Selon Kevin Chan, la législation proposée en Australie aurait eu comme conséquence qu’« un publicateur de nouvelles, en partageant lui-même des liens sur Facebook, aurait forcé Facebook à le dédommager. Et bien sûr, nous n’avons pas cette relation avec quiconque, avec aucune autre partie prenante ni aucun usager de Facebook. » Dans une lettre ouverte publiée à la fin février, son collègue vice-président aux affaires internationales de Facebook, Nick Clegg, a soutenu que la proposition australienne n’était pas viable pour la plateforme. « C’est comme forcer les manufacturiers de voitures à financer les stations de radio parce que les gens peuvent écouter la radio dans l’auto — et laisser les stations décider du prix », a-t-il dit à titre de comparaison.

Si le Canada adopte le même type de législation que l’Australie, comme le considère le ministre du Patrimoine canadien, Steven Guilbeault, Facebook envisage-t-il d’appliquer la même médecine en bloquant tout site d’information canadien ? Kevin Chan n’a pas fourni de réponse définitive, dans l’attente des détails du plan, attendu cette année.

« Je ne veux vraiment pas spéculer sur ce qui peut ou non arriver. Je pense que les détails, la mécanique, les exigences sont importants. Puisque nous n’avons rien vu de cela, il ne serait pas approprié pour moi de commenter. Pour le Canada, pour moi, comme pour tout le monde qui travaille là-dessus, notre espoir est d’avoir l’ambition d’arriver à un meilleur endroit. »

M. Chan réfute l’idée selon laquelle Facebook et les médias traditionnels sont interdépendants. Il soutient que le partage de nouvelles par ses usagers ne génère aucun revenu. « Ce n’est pas de cette manière que nos produits publicitaires fonctionnent », dit-il, estimant qu’à peine une publication sur 25 générées par ses usagers provient d’un média d’information. De plus, il avance que les médias utilisent volontairement Facebook, et peuvent très bien s’en passer, puisqu’une majorité de Canadiens consomme des nouvelles sur d’autres supports ou directement sur les sites Internet des médias. « Je crois que cette idée, que les publicateurs de nouvelles n’ont aucun choix autre que de publier leur contenu sur Facebook, ce que j’ai entendu de commentateurs, ce n’est juste pas confirmé par les faits. »

Proposition

Ce que Facebook propose, a contrario d’une obligation de payer les médias au partage, est la mise sur pied d’une nouvelle « surface », qui s’ajouterait aux services de Facebook existants et qui serait consacrée aux nouvelles. La messagerie de Facebook, les stories sur Instagram ou encore le service de petites annonces Marketplace, par exemple, sont tous appelés « surfaces » par Facebook.

« Nous pensons que ça a beaucoup de sens de penser à un système dans lequel nous avons un nouveau but, ou un nouveau produit, où les nouvelles sont centrales à cette expérience, et nous voulons que le contenu des publicateurs [les médias] soit là-dessus. On ne s’attend pas à ce qu’ils le fassent volontairement, gratuitement, on veut obtenir les droits d’utilisation de ce contenu, […] dans ce nouveau modèle que nous construisons », explique Kevin Chan.

Facebook s’apprêterait donc à piger à même son milliard de dollars d’investissement sur trois ans promis pour le financement de contenus d’actualité partout dans le monde afin de faire du Canada l’un des premiers pays bénéficiaires, annonce son directeur canadien. La somme destinée au pays n’a pas été précisée, mais serait utilisée en même temps pour financer des licences de droit d’utilisation du contenu des entreprises de presse et pour conclure des partenariats particuliers avec des médias, en mettant l’accent sur les petites organisations de journalisme local et numérique. Aucun média n’a encore été approché par Facebook dans le cadre de cette nouvelle initiative, pour l’instant.

 

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