La couverture médiatique en cause dans la haine envers Safia Nolin?

Une centaine de personnes se sont portées à la défense de Safia Nolin lundi dans une lettre ouverte critiquant la couverture médiatique dont l’artiste a été l’objet lorsqu’elle a dénoncé le comportement répréhensible de Maripier Morin l’été dernier. Un traitement qui a contribué, selon les signataires, à encourager les messages haineux dont l’artiste est encore victime six mois plus tard.

« La haine que reçoit Safia n’est pas seulement l’œuvre de quelques personnes lâches qui tentent de l’intimider pour la faire taire : elle découle aussi de la couverture journalistique biaisée de cette nouvelle qui, par ses omissions et ses imprudences, a renforcé le culte de la beauté et de la culture du viol, contribuant ainsi à l’expression décomplexée de la haine misogyne, lesbophobe, grossophobe, classiste et raciste », écrivent d’une même voix les signataires de la lettre publiée dans le média indépendant en ligne Ricochet. Parmi eux, on retrouve Hubert Lenoir, Klô Pelgag, Guillaume Wagner, les sœurs Boulay et bien d’autres personnes provenant du milieu universitaire, médiatique, littéraire ou artistique.

À leurs yeux, il aura fallu attendre une multiplication des dénonciations, notamment dans le milieu artistique, pour que les médias s’intéressent à celle de Safia Nolin en juillet dernier. Dans une publication Instagram, l’artiste avait accusé l’animatrice Maripier Morin de l’avoir harcelée sexuellement en mai 2018.

« Ça m’a troublée de voir comment on a relaté son histoire avec un manque de sensibilité à son égard, alors que la dénonciation de Safia Nolin a été le point culminant de la vague de dénonciations. Au lieu de parler d’elle, de son courage pour dénoncer et dévoiler son histoire au grand public, on a juste parlé de Maripier Morin », raconte Alexandra Dupuy, étudiante à l’UQAM et principale coautrice de la lettre.

Pendant que la majorité des médias relataient les conséquences sur la vie de l’animatrice — la perte de contrats, baisse de popularité ou pause des réseaux sociaux —, Safia Nolin était la cible de commentaires haineux, allant jusqu’aux menaces de mort, sur les réseaux sociaux. Un sujet étant passé sous le radar de plusieurs grands médias, selon Alexandra Dupuy.

Pourtant, six mois plus tard, cette déferlante de haine n’a pas cessé. La semaine dernière, l’artiste a partagé une vidéo sur Instagram, dans laquelle elle raconte avoir été insultée par trois personnes dans un cours universitaire sur Zoom.

Conscientiser les médias

De l’avis des signataires, « l’absence de couverture médiatique adéquate » de ces événements a contribué à « normaliser ces actions ». Soulignant que le cas de Safia Nolin en est un parmi d’autres, ils appellent les entreprises médiatiques et leurs artisans à se questionner sur leur couverture des violences à caractère sexuel et leur rôle dans le maintien de la culture du viol dans la société.

« Les médias ont un pouvoir incroyable, qu’ils s’en servent pour permettre une éducation populaire, pour donner des outils aux gens afin de mieux comprendre ces enjeux-là », insiste Mélanie Lemay, cofondatrice du groupe Québec contre les violences sexuelles et coautrice de la lettre. « Il y a tout de même des journalistes courageux qui nous aident à dénoncer et à faire avancer la société », ajoute-t-elle.

Mme Lemay invite toutefois l’ensemble des médias à faire appel à des intervenants et à des chroniqueurs plus diversifiés pour « mieux parler » de ce sujet. « Pourquoi ne pas nous parler à nous, les survivantes ? Avec notre vécu, on a développé une expertise pour aller plus en profondeur sur le sujet. Nous ignorer, c’est entretenir le stéréotype que les survivantes ne sont pas objectives, qu’elles sont émotives et que leur opinion n’a pas de valeur. »

De son côté, le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, Michaël Nguyen, tient à rappeler aux signataires tout le travail de vérification des faits qu’implique le traitement de dénonciations d’agressions sexuelles. « Ce n’est pas parce qu’untel dit quelque chose sur les réseaux sociaux qu’on peut en parler dans la minute suivante. Ça demande un travail rigoureux et ça prend du temps. Il ne faut pas oublier les implications légales derrière, on doit éviter les poursuites en diffamation. »

La dénonciation de Maripier Morin par Safia Nolin a amplement été couverte par les médias l’été dernier, selon lui. « Ce n’est pas parce que les gens n’ont pas vu d’articles dans leur fil Facebook qu’on n’en a pas parlé. Il faut aller directement sur les sites de nouvelles. La beauté au Québec, c’est qu’on a une belle diversité médiatique, il y en a pour tous les goûts. »

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