Cette pandémie que l’on ne saurait voir

Fin mai, on a enfin accueilli le photojournaliste Valérian Mazataud dans l’enceinte de l’hôpital mobile de LaSalle, une permission qui demeure, au Devoir comme partout dans les médias québécois, une rare exception.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Fin mai, on a enfin accueilli le photojournaliste Valérian Mazataud dans l’enceinte de l’hôpital mobile de LaSalle, une permission qui demeure, au Devoir comme partout dans les médias québécois, une rare exception.

Comme plusieurs Québécois, Valérian Mazataud est un peu, pas mal, à bout. À bout, dans son cas, de devoir raconter une crise sur laquelle on l’empêche de pointer son objectif. « Depuis des mois, on photographie la COVID-19, non pas en photographiant ce qui se passe réellement dans les hôpitaux, mais en photographiant le vide qu’elle crée. On photographie des rues désertes, des gants abandonnés », confie le photojournaliste du Devoir, qui, dès mars 2020, multipliait les requêtes auprès des départements de communication des CIUSSS et des hôpitaux de Montréal. « Je me suis vite rendu compte que ça ne mènerait nulle part, donc j’ai commencé à écrire directement aux directeurs des hôpitaux. »

Bien que les journalistes aient l’habitude de devoir cogner à plusieurs portes avant d’arriver à leurs fins, « c’est rare que, pour avoir accès à la plus grosse nouvelle du jour, on doive en venir à ces extrémités-là ». Fin mai, on l’accueillait enfin dans l’enceinte de l’hôpital mobile de LaSalle, une permission qui demeure, au Devoir comme dans les autres médias québécois, une rare exception.

Dans une lettre publiée mardi, les patrons de tous les quotidiens montréalais ainsi que des principales stations de télévision de la province enjoignent au gouvernement québécois de permettre aux journalistes de témoigner in situ de la pandémie et de ses effets. « Au mois de mars 2020, la planète entière a compris l’ampleur de la crise sanitaire en développement en voyant les images dramatiques qui nous provenaient d’Italie », y lit-on. « Ces images ont davantage sensibilisé les citoyens à la gravité de la situation que tous les communiqués de presse de l’OMS [Organisation mondiale de la santé] sur la COVID-19. »

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Des images nécessaires

Alors qu’elle œuvrait pour Urbania en avril 2020, la vidéojournaliste du Devoir Jasmine Legendre choisissait, après avoir essuyé plusieurs refus à ses demandes acheminées en bonne et due forme, de s’enrôler comme aide de service au Centre d’hébergement du Manoir-de-Verdun, où elle aura travaillé pendant une semaine. « Quand j’ai ensuite appelé les comm pour les mettre au courant que j’allais publier des articles sur mon expérience, ils étaient fâchés, mais je leur ai dit : “Si on doit faire ça, c’est parce que vous n’accordez pas d’accès aux journalistes.” »

Selon tous les journalistes avec qui Le Devoir s’est entretenu, ces fins de non-recevoir reposeraient vraisemblablement moins sur une réticence de la part des directions d’établissements, ou de leurs employés, que sur des consignes émises par le ministère de la Santé et des Services sociaux ou la Santé publique.

Pour moi, c’est clair que de permettre l’accès aux journalistes, ça aiderait à combattre l’émergence des idées complotistes

« Partout au niveau local, on nous dit : “Ce n’est pas nous qui avons pris ces décisions.” On sent les gens même un peu frustrés de devoir nous refuser l’accès, parce que leur personnel désirerait qu’on soit présent », explique la cheffe de division Enquêtes de La Presse, Katia Gagnon. « Tout le monde se renvoie la balle : les CIUSSS au ministère, puis le ministère à la Santé publique, mais finalement, il n’y a pas plus de journalistes qui rentrent dans les hôpitaux. »

En avril dernier, Simon Coutu confiait deux caméras au Dr Patrick Bellemare, intensiviste à l’hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, afin qu’il rapporte des images de l’intérieur. « On a reçu des centaines de messages de remerciement du personnel soignant à la suite de la diffusion du reportage », se rappelle le journaliste de Radio-Canada. Il faisait parvenir dans la foulée une lettre à l’attaché de presse du ministre de la Santé et des Services sociaux de l’époque, Alexandre Lahaie, en plaidant pour une plus grande collaboration du ministère. Une lettre qui est demeurée sans réponse.

« Peut-être que ces gens qui minimisent la gravité de la pandémie et qui ne respectent pas les règles les respecteraient davantage s’ils voyaient ses impacts », pense quant à lui le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, Michaël Nguyen, pour qui il s’agit non seulement d’une question de transparence, mais aussi de gestion adéquate d’une crise sans précédent. « Pour moi, c’est clair que de permettre l’accès aux journalistes, ça aiderait à combattre l’émergence des idées complotistes. »

Devoir de mémoire

À l’heure où le gouvernement et la Santé publique semblent à court de moyens pour convaincre une partie de la population de l’urgence de la situation, les autorités se priveraient-elles d’un précieux outil de pédagogie en refoulant systématiquement les représentants des médias à l’entrée des établissements de santé ? Le premier ministre, François Legault, qui a critiqué à trois reprises le journaliste de The Gazette Aaron Derfel, semble néanmoins sensible au pouvoir de certains types de reportages, lui qui invitait en septembre sur les réseaux sociaux les Québécois à visionner un épisode de la série De garde 24/7, tourné en zone rouge à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont.

Les médias se butent même à des refus quand vient le temps de rendre compte de moments essentiellement heureux, souligne le directeur de l’information du Devoir, Florent Daudens, pour donner la mesure de l’étanchéité des portes fermées auxquelles son équipe se heurte. En décembre dernier, aucun photographe ne pouvait assister à la première vaccination contre la COVID-19, bien qu’il soit aisé d’imaginer un scénario ayant permis à pareil événement d’être capté par des caméras sans que la santé de qui que ce soit soit mise en danger, comme ce fut le cas dans plusieurs pays.

Par-delà les effets immédiats d’une telle opacité, Valérian Mazataud songe aussi aux conséquences qu’aura l’invisibilisation de cette crise sur le récit qu’il faudra un jour en tirer. « Les photos qu’on réalise vont faire partie du patrimoine visuel du Québec. Elles vont devenir une référence pour tous ceux qui vont vouloir savoir à quoi ça ressemblait, un hôpital, au Québec, en 2021. » Elles deviendront une référence, oui, pour peu qu’elles existent. 

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