Un dessinateur de presse quitte «Le Monde»

Le dessin montrait un jeune pingouin demandant à un congénère: «Si j’ai été abusé par le demi-frère adoptif de la compagne de mon père transgenre devenu ma mère, est-ce un inceste?»
Photo: Martin Bureau Agence France-Presse Le dessin montrait un jeune pingouin demandant à un congénère: «Si j’ai été abusé par le demi-frère adoptif de la compagne de mon père transgenre devenu ma mère, est-ce un inceste?»

Le dessinateur de presse Xavier Gorce a annoncé mercredi qu’il ne travaillerait plus pour le journal français Le Monde, jugeant que « la liberté ne se négocie pas », après que le quotidien eut qualifié d’« erreur » la publication d’un de ses dessins sur l’inceste, qui avait choqué des internautes.

« J’annonce que je décide immédiatement de cesser de travailler pour Le Monde. Décision personnelle, unilatérale et définitive. La liberté ne se négocie pas. Mes dessins continueront. D’autres annonces à suivre », a fait savoir sur Twitter le dessinateur des « indégivrables », qui travaillait de longue date avec le journal français.

La direction du Monde s’était excusée mardi pour un de ses dessins diffusé dans une newsletter, qui avait suscité de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux, reconnaissant qu’il avait pu choquer et assurant qu’il n’aurait « pas dû être publié ». Ce dessin montrait un jeune pingouin demandant à un congénère : « Si j’ai été abusé par le demi-frère adoptif de la compagne de mon père transgenre devenu ma mère, est-ce un inceste ? »

Certains utilisateurs des réseaux sociaux y avaient vu une forme de transphobie et avaient reproché au dessinateur de se moquer des victimes d’inceste, des critiques qu’il avait rejetées en bloc sur Twitter.

Dans un livre paru début janvier en France, Camille Kouchner, fille du fondateur des « French doctors » et ancien chef de la diplomatie française, Bernard Kouchner, accuse son beau-père, le politologue Olivier Duhamel, d’avoir agressé sexuellement son frère jumeau à l’adolescence. Des faits qui auraient eu lieu à la fin des années 1980.

« Ce dessin peut en effet être lu comme une relativisation de la gravité des faits d’inceste, en des termes déplacés vis-à-vis des victimes et des personnes transgenres », avait souligné la directrice de la rédaction du Monde, Caroline Monnot, dans un message publié sur le site du quotidien.

Le dessin de presse reste un genre menacé dans le monde. En 2019, le coup de tonnerre était venu du prestigieux New York Times, qui avait annoncé qu’il ne publierait plus de dessins politiques dans son édition internationale, après une polémique liée à une caricature jugée antisémite. Bien qu’il n’en soit pas l’auteur, le dessinateur historique du journal, le Suisse Patrick Chappatte, s’était retrouvé sur la touche.

Dans un entretien à l’hebdomadaire français Le Point, mis en ligne avant l’annonce qu’il cessait sa collaboration avec Le Monde, Xavier Gorce a pourfendu l’attitude du quotidien français, dressant un parallèle avec la décision du New York Times.

Ce dessin peut en effet être lu comme une relativisation de la gravité des faits d’inceste, en des termes déplacés vis-à-vis des victimes et des personnes transgenres

 

« Croire que l’humour consisterait à se moquer des victimes est un contresens, je fais ce que j’ai toujours fait, j’ironise sur des situations absurdes », a-t-il indiqué, se disant « convaincu que le dessin de presse n’est pas là pour faire de la morale ou participer à des élans d’indignation collective ».

« Je vois surtout que la susceptibilité des réseaux sociaux a encore frappé ! » a déploré le dessinateur, critiquant des « tribunaux populaires » qui « s’arrogent le droit de dire ce qui est correct et ce qui ne l’est pas ».

De son côté, le directeur du Monde, Jérôme Fenoglio, interrogé par l’AFP, a défendu la position du journal et pris acte de son départ. « C’est une décision de son fait, ce n’était pas notre souhait du tout qu’il cesse sa collaboration », a-t-il assuré.

« Il y a eu une défaillance de notre circuit éditorial, ce dessin était raté et on n’aurait pas dû le publier. Il considère que nos excuses sont un désaveu, mais ce n’est pas un désaveu en soi, ce n’est pas une censure ni une sanction, c’est juste reconnaître notre responsabilité éditoriale », a-t-il ajouté.

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