Radio-Canada à la défense de Tandem face au CRTC

Le système de radiodiffusion publique du Canada est basé sur la coexistence d’intérêts publics et privés, et donne à Radio-Canada le mandat d’assurer une partie de ses revenus par la publicité.
Photo: Valérian Mazataud Archives Le Devoir Le système de radiodiffusion publique du Canada est basé sur la coexistence d’intérêts publics et privés, et donne à Radio-Canada le mandat d’assurer une partie de ses revenus par la publicité.

Radio-Canada devra défendre Tandem et sa stratégie publicitaire controversée devant le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), lors de premières audiences en près de neuf ans sur le renouvellement de ses licences, qui commencent lundi.

À compter de cette semaine et jusqu’à la fin du mois, une panoplie d’intervenants se présenteront (virtuellement) au micro pour exprimer leur vision de ce que devrait être le télédiffuseur public pour les cinq prochaines années, et au passage critiquer certaines orientations de la société d’État.

« C’est une rencontre qui est extrêmement importante, parce qu’elle fixe les balises pour un bon bout de temps, dans un milieu qui est extrêmement changeant, qui est celui des médias », explique Sylvain Lafrance, ancien vice-président général de Radio-Canada.

D’une part, le diffuseur public souhaite alléger les conditions des licences de ses 120 stations de radio et de télévision, qui expirent toutes le 31 août 2021, dans l’objectif de faciliter sa transition vers le numérique. De l’autre, des concurrents comme Québecor et des groupes de pression comme les Amis de la radiodiffusion, notamment, s’attaquent aux stratégies commerciales de la société, en particulier la création en 2020 de Tandem, un service de publicité qui emprunte le ton et les codes d’articles journalistiques.

En décembre dernier, 500 journalistes, des producteurs, d’ex-employés et même d’ex-cadres supérieurs de Radio-Canada ont signé une lettre ouverte dénonçant ce qu’ils considèrent comme de la « publicité déguisée » en articles. Après que de nombreux employés eurent exprimé leur malaise lors d’une grande réunion avec la direction, les règles de Tandem ont été resserrées. Par exemple, aucun journaliste ou animateur ne peut désormais participer à la création de contenu de marque.

« Il y a une immense pression pour faire du marketing de contenu. Radio-Canada n’est pas la seule, tout le monde fait ça. Mais je pense que Radio-Canada ne devrait pas suivre la tendance, pour se distinguer des autres », croit Alain Saulnier, ancien directeur général de l’information de Radio-Canada, joint par Le Devoir.

Jusqu’ici, le service de l’information est épargné, analyse l’ancien cadre, qui fait partie des signataires de la lettre opposée à Tandem. Or, d’autres services pourraient voir plus de contenu commandité, comme dans les émissions de télévision, sur Tou.tv ou sur le Web.

Flexibilité

« La Loi sur la radiodiffusion date d’avant le numérique, rappelle Sylvain Lafrance, aujourd’hui professeur associé au Pôle médias HEC Montréal. Un encadrement accru pourrait à la limite être un ralentissement au développement numérique. Donc, Radio-Canada doit démontrer que le virage numérique est important pour les nouvelles générations et crucial pour son avenir, et que, pour ça, elle a besoin de plus de flexibilité. »

Même si les audiences du CRTC sont un passage obligé pour tous les diffuseurs qui souhaitent diffuser sur des fréquences radio, qui sont du domaine public, celles qui concernent Radio-Canada soulèvent chaque fois des passions chez une grande variété de groupes d’intérêts du pays.

Le système de radiodiffusion publique du Canada est basé sur la coexistence d’intérêts publics et privés, et donne à Radio-Canada le mandat d’assurer une partie de ses revenus par la publicité. Par contre, le CRTC ne lui permet pas de diffuser des publicités commerciales à la radio.

Selon une étude commandée par la société d’État à la firme Nordicité en 2016, CBC / Radio-Canada figure parmi les diffuseurs publics les moins financés publiquement, parmi 18 diffuseurs publics principaux comparables. « Ça fait en sorte que Radio-Canada va chercher des revenus publicitaires ailleurs. Malgré le 1,2 milliard reçu par année, Radio-Canada se lance dans des visées commerciales et dans une course aux publicités », conclut le professeur à l’Université d’Ottawa Jean-Sébastien Marier, qui donne un cours sur les médias publics.

En novembre, le Nouveau Parti démocratique a envoyé une lettre au ministre du Patrimoine canadien, Steven Guilbeault, pour lui faire part de ses préoccupations quant à la création du service de contenu de marque Tandem de Radio-Canada. Selon le député montréalais Alexandre Boulerice, cela a pour conséquence de nuire à la crédibilité des journalistes de la télévision publique, et de saper sa capacité à proposer des nouvelles impartiales.

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