Quand les images tuent

Ce croquis réalisé le 16 décembre 2020 montre une vue générale de la salle du palais de justice de Paris où se tenait l’audience de détermination de la peine dans le procès de 14 complices présumés des hommes armés islamistes qui ont assassiné 17 personnes en trois jours d’attentats en janvier 2015, à commencer par le massacre de 12 personnes à l’hebdomadaire satirique «Charlie Hebdo».
Photo: Marie Williams Agence France-Presse Ce croquis réalisé le 16 décembre 2020 montre une vue générale de la salle du palais de justice de Paris où se tenait l’audience de détermination de la peine dans le procès de 14 complices présumés des hommes armés islamistes qui ont assassiné 17 personnes en trois jours d’attentats en janvier 2015, à commencer par le massacre de 12 personnes à l’hebdomadaire satirique «Charlie Hebdo».

Il faut se reparler de Charlie. Avec les morts de Joyce Echaquan et de George Floyd ou encore l’élection présidentielle américaine, le procès des attentats terroristes contre Charlie Hebdo et l’assassinat de l’enseignant Samuel Paty font partie des moments monuments de 2020, en partie occultés par la crise sanitaire, dont les répercussions se feront pourtant sentir longtemps.

Le verdict du procès contre les 14 soutiens présumés des auteurs des attentats de janvier 2015 contre la publication satirique est tombé il y a quelques jours après trois mois d’audience. Le tribunal a prononcé des peines d’emprisonnement allant de quatre ans à la perpétuité.

Ce « procès maudit » s’est ouvert avec d’autres actes épouvantables. Les anciens locaux de la publication ont été visés par une attaque au hachoir qui a fait deux blessés graves. Trois semaines plus tard, le 16 octobre, Samuel Paty, enseignant d’histoire-géographie dans les Yvelines, était décapité en pleine rue tout près de son école. Il avait montré à ses élèves quelques-unes des tristement célèbres caricatures de Mahomet dans un cours sur la liberté d’expression.

Le nouvel attentat a déclenché une poussée de réactions en France et dans le monde. « L’obscurantisme et la violence qui l’accompagne ne gagneront pas », a déclaré le président Emmanuel Macron, le soir même, sur les lieux de l’épouvante.

Le premier ministre Justin Trudeau a d’abord pris position pour la liberté d’expression, mais en ajoutant qu’elle avait ses limites. « C’est une question de respect, de ne pas chercher à déshumaniser ou à blesser l’autre », a-t-il dit deux semaines après l’assassinat de M. Paty. Le premier ministre québécois François Legault s’est au contraire entièrement rangé du côté du président français. Il a reproché ses nuances à M. Trudeau, qui a finalement précisé qu’il ne condamnait pas la publication des caricatures de Mahomet.

Une guerre des images

La crise internationale engendrée par les dessins commandés à l’origine par le journal danois Jyllands-Posten, en 2005, ne faiblit donc pas. Il y a une part d’instrumentalisation politique dans cette interminable triste histoire, n’empêche que la tragédie force à se questionner sur la force symbolique prégnante des images.

Pourquoi ces dessins choquent-ils tant ? Parce qu’ils sont créés, reçus, perçus ou instrumentalisés comme blasphématoires. D’accord. Mais encore ? Pourquoi le dessin choque-t-il comme si nous revenions à la crise iconoclaste de Constantinople au premier millénaire, quand des moines subissaient le martyre pour défendre des images jugées saintes ?

« La caricature pratique un humour engagé qui se veut le contrepoids du pouvoir depuis très, très longtemps, répond Mira Falardeau, spécialiste de l’image, autrice de l’essai Humour et liberté d’expression (2015). Au XIXe siècle, la caricature est une arme qui frappe dur, par exemple quand Charles Filipon dessine le roi Louis-Philippe en poire. Il y a un côté vif, aigu à la caricature qui fait sa force, et ce n’est pas un hasard si les dictatures sont complètement allergiques à cet art engagé. Ce n’est pas non plus un hasard si la religion la déteste autant. »

Quand le pape Pie VI fait paraître la bulle Caritas dans laquelle il dénonce la Constitution civile du clergé en 1791, un dessin (anonyme) apparaît montrant un sans-culotte (!) se torchant avec le bref papal tout en rigolant un bon coup.

« Si la force des images est indéniable — la force des textes, plus difficile à apprécier en raison de la nécessité de comprendre le sens des mots —, si elle est bien réelle, je les crois tous les deux inopérants pour ouvrir un débat ou modifier des opinions », répond à son tour l’historienne française Annie Duprat, spécialiste de l’iconographie politique et des caricatures. « En effet, chacun lit un texte ou une image en fonction de ses présupposés personnels, avec le biais de confirmation. »

La professeure Duprat, de l’Université Picardie–Jules-Verne, a fourni de brèves remarques par écrit quelques semaines après l’attentat contre M. Paty, expliquant être « trop bouleversée par le massacre d’un collègue (et toutes les conneries qui se disent ici, les conflits politiques ne cessent pas) ». Elle a notamment insisté sur le fait qu’« il existe un pacte de lecture » du texte comme de l’image.

Mme Duprat a publié un texte autour de cette question dans The Conversation, le 21 octobre, une semaine après le meurtre de M. Paty. L’examen intitulé « Pourquoi l’art de la caricature est-il sacré pour les Français ? » traverse des siècles d’usage du « portrait-charge » dont toute la force et l’intérêt résident dans l’excès et le jeu avec les limites. Le résumé montre que la caricature et la satire se développent dans un espace public démocratique où la liberté d’expression permet de contester le pouvoir et les puissants, les idées comme les mœurs, en usant de l’humour, de la scatologie, de l’insulte et des profanations en tous genres.

« Il y a un élément essentiel qui ne doit jamais être oublié quand on évoque la caricature : le pacte de lecture entre la caricature — parfois le caricaturiste — et le spectateur, écrit-elle encore. […] L’objet n’est rien sans un regard extérieur. Il est donc théoriquement possible que le même document produise une infinité de significations — et de contresens, ce qui rend son utilisation pédagogique très délicate. Le pacte de lecture repose sur une culture et une compréhension communes des deux parties. »

Un combat pour la liberté d’expression

Ce pacte est visiblement rompu. Pour des raisons technologiques, entre autres, le Web permettant de sortir les dessins de leur contexte socioculturel pour en faire éclater la signification ailleurs dans le monde. Mme Falardeau rappelle que pendant des années, Charlie Hebdo se vendait au Québec à quelques centaines d’exemplaires, à des initiés en quelque sorte. Internet a changé la donne en massifiant la diffusion à l’échelle planétaire.

« Tout à coup, les dessins se sont mis à choquer des masses à l’autre bout du monde, dans des sociétés qui n’ont absolument pas les mêmes balises par rapport à la liberté d’expression et qui reçoivent ces dessins comme une attaque dans une guerre de religion et une nouvelle guerre sainte, dit Mme Falardeau. Tout à coup, la caricature n’a plus du tout le même sens alors que l’humour a un fondement très culturel, très local. »

Des causes sociopolitiques s’arriment donc à cet élément médiatique. « La culture commune qui permettrait de préserver le pacte de lecture est aujourd’hui en grand danger, écrit encore au Devoir Mme Duprat, qui dénonce les censures naissantes dans les universités et les médias puisque les controverses autour de l’usage du mot en n ont émergé en même temps que le procès et les nouveaux attentats. « C’est du terrorisme intellectuel qui s’accompagne parfois de terrorisme tout court », juge la spécialiste française.

L’experte québécoise en rajoute. « Un professeur est assassiné pour avoir montré des dessins dans un cours. Une professeure est censurée pour avoir prononcé un mot en référence au titre d’un livre dans un cours. C’est le même combat pour la liberté d’expression, de caricatures dans un cas, d’une œuvre littéraire dans l’autre. Dans les deux cas, il y a une volonté de vengeance de la part d’ennemis, si on peut les appeler ainsi. C’est un vilain mot, mais quel autre choisir ? On est vraiment face à des ennemis de la liberté d’expression qui ne veulent pas discuter. »

Elle croit aussi qu’il faut poser le pied par terre, tirer une ligne et défendre coûte que coûte le principe de la liberté d’expression. « Si on met de l’eau dans son vin, l’ennemi a gagné, dit Mira Falardeau. Ceux qui sont contre la liberté d’expression veulent faire peur, veulent intimider. Si on plie, si on obéit, ils ont gagné. »

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