Télévision sous surveillance

À Bagdad (ci-dessus) comme ailleurs, la chaîne al-Jazira est considérée comme étant le CNN du monde arabe.
Photo: Agence Reuters À Bagdad (ci-dessus) comme ailleurs, la chaîne al-Jazira est considérée comme étant le CNN du monde arabe.

Dans une décision controversée et sans appel, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) autorise la diffusion au Canada de la chaîne de télévision qatarie al-Jazira mais refuse ce privilège à la chaîne italienne RAI International. Alors que la communauté arabe se réjouit de cette décision, la grogne monte chez les Italo-Canadiens, qui avaient fait de RAI International un enjeu électoral soutenu par le Parti libéral du Canada.

«Al-Jazira répondait à nos critères, elle n'est pas concurrentielle d'aucune chaîne canadienne», explique le président du CRTC, Charles Dalfen. Néanmoins, le Conseil a imposé une condition de taille à la diffusion de la chaîne du Qatar: les entreprises de distribution souhaitant offrir al-Jazira à leurs clients devront surveiller le contenu et conserver les enregistrements des émissions, voire censurer les propos inacceptables. Cette «atteinte minimale» à la liberté d'expression devrait permettre d'éviter la diffusion de propos offensants, conformément aux lois canadiennes sur la radiodiffusion, selon le CRTC. «C'est la première fois que ça arrive [de telles conditions] et c'est la première fois qu'on reçoit une telle quantité de commentaires avant de rendre une décision», raconte Charles Dalfen.

Le Conseil soutient avoir reçu environ 1200 commentaires en faveur de l'autorisation, venant principalement d'individus ou de regroupements de Canadiens d'origine arabe. Le CRTC aurait aussi reçu près de 500 lettres s'opposant à la demande qui avait été déposée à l'hiver 2003 par des distributeurs canadiens.

Diverses organisations juives ont, depuis longtemps, manifesté leur opposition à la diffusion de la chaîne surnommée «le CNN du monde arabe», affirmant qu'à plusieurs reprises des propos antisémites ont été diffusés sur les ondes d'al-Jazira.

«Bien sûr, on n'est pas contents de la décision, on aurait préféré que le permis ne soit pas octroyé, explique Steven Slimovitch, avocat conseiller pour l'association juive B'nai Brith. La seule chose qui nous rassure est que le CRTC a pris la peine de mettre en garde al-Jazira, avec des conditions de diffusion extraordinaires.»

Jeff Boro, président du Congrès juif canadien pour le Québec, abonde en ce sens. «Nous sommes allés témoigner devant le CRTC et ils ont respecté nos objections en partie, explique-t-il. La liberté d'expression a des limites et la loi reconnaît ces limites. Il y a un seuil de décence qu'on ne devrait jamais dépasser.»

Chez la communauté arabe du Canada, la décision a été bien accueillie, malgré certaines réserves. «Nous sommes, d'une part, très contents de la décision mais, d'autre part, nous trouvons regrettable d'imposer des conditions contraires aux règles canadiennes, qui prônent la liberté d'expression», souligne le directeur du Conseil national des relations canado-arabes (NCCAR), Mazen Chouaib.

Selon lui, le CRTC a plié sous la pression des lobbies juifs. «Les conditions sont tellement sévères. Ce sera difficile de fonctionner», déplore-t-il.

Selon le NCCAR, la population canadienne d'origine arabe se chiffrerait à 800 000 personnes. «Mais ce ne sont pas seulement les gens d'origine arabe qui la réclamait, soutient le directeur du NCCAR. Beaucoup de Canadiens demandaient qu'al-Jazira soit accessible, simplement pour le droit à l'information.»

La chaîne qatarie, qui tenait en début de semaine une conférence de réflexion sur les médias avec une centaine de professionnels de l'information, vient de mettre au point un code de déontologie, précisant les pratiques et les normes de l'entreprise, ce qui constitue, au dire de l'entreprise, une première dans le monde de la télévision arabe.

La décision du CRTC n'est toutefois pas imputable à ces changements au sein de la chaîne qatarie. «Nous avions déjà pris notre décision, mais cela nous apparaît encourageant», souligne le directeur, Charles Dalfen.

Les Italo-Canadiens consternés

Dans la même décision, rendue publique hier, le CRTC rejette la demande d'inclure la chaîne italienne RAI International dans la liste des services satellitaires disponibles pour distribution au Canada. La communauté italienne a aussitôt réagi en condamnant ce qui leur semble être une décision «inacceptable et incohérente».

«Tous les politiciens rencontrés pendant la campagne électorale [fédérale, en juin], nous avaient promis que ça ne serait pas un problème, affirme le président du Congrès national des Italo-Canadiens, Nino Colavecchio. Aujourd'hui, le CRTC tourne le dos à la communauté italienne, qui représente 1,2 million de personnes.»

La diffusion de RAI International était un enjeu de taille pour la communauté italienne qui, selon Nino Colavecchio, «souhaite s'intégrer au Canada tout en gardant un lien avec sa culture d'origine».

Le CRTC justifie ce refus en soulignant que RAI International entre en concurrence directe avec Télélatino (TLN), une chaîne torontoise. «De plus, bien que ce soit secondaire, nous avons un doute sur la volonté de RAI International de ne pas retenir de droits exclusifs sur la programmation en italien, condition de tout service de diffusion étranger au Canada», explique Charles Dalfen.

Le Congrès national des Italo-Canadiens est resté consterné par ces raisons, puisque TLN diffuse aussi pour la communauté espagnole et portugaise, alors que cinq chaînes en langue espagnole ou portugaise ont reçu l'autorisation de diffuser dans la décision d'hier du CRTC.

«Il y a certainement eu des pressions de Télélatino, qui veut gérer toute la programmation en italien au Canada, mais nous voulons une télévision authentique italienne», soutient Giovanni Rapanà, le conseiller général de la communauté italienne à l'étranger.

La communauté italienne promet de se faire entendre auprès des politiciens qui leur avaient fait des promesses. «On ne lâchera pas tant qu'on ne pourra pas syntoniser RAI International», affirme Nino Colavecchio.

Le CRTC a aussi annoncé qu'il entamait un processus pour revoir les procédures d'octroi de ce genre de permis. Charles Dalfen s'est dit ouvert aux propositions: «Compte tenu des changements démographiques, nous sommes en mesure de nous demander s'il ne faudrait pas changer les règles pour avoir davantage de services non canadiens disponibles.»
1 commentaire
  • Claude L'Heureux - Abonné 16 juillet 2004 23 h 32

    Va pour Al-Jazira mais pourquoi le RAI?

    La venue de la chaîne Al-Jazira sur les ondes canadiennes me semble tout-à-fait justifié car elle pourra faire contre-poids à la vision occidentale du monde arabe, vision fortement influencé par les lobies juif très influents partout en occident et particulièrement à Washington. Quand le B'nai Brith a-t-il levé la voie pour défendre le peuple palestinien humilié et apauvri par les incursions isräéliennes? Ont-ils le monopole du bon droit? Quel impérialisme!

    Quand à la communauté italienne, je me demande bien pourquoi elle aurait, plus que les autres communautés, le droit d'avoir une autre chaîne de télévision: est-ce parcequ'elle se dit canadienne davantage que les autres? Est-ce ainsi quelle compte s'intégrer? À ce que je sache les italiens ne sont pas en exil et nos médias portent déjà beaucoup d'intérêt à l'Italie, foi de Zaccardelli.