L’éternel féminin vole en éclats dans les magazines québécois

Plusieurs revues québécoises ont marqué les esprits cette année en faisant davantage de place à la diversité dans leur pages.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Plusieurs revues québécoises ont marqué les esprits cette année en faisant davantage de place à la diversité dans leur pages.

L’année 2020 aura été sous le signe de la diversité dans les magazines féminins québécois. Des membres de la communauté LGBTQ+, des femmes de couleur ou avec des formes plus généreuses ont trouvé une plus grande place dans leurs pages et leurs couvertures. Tantôt salués pour leur ouverture d’esprit, tantôt critiqués pour leur opportunisme, les magazines féminins s’entendent : une prise de conscience s’est amorcée, mais du chemin reste à parcourir.

« Comme magazine féminin, on a un rôle important à jouer pour mieux refléter la société et provoquer des discussions. L’inclusion est importante, on veut que le magazine s’adresse à tout le monde », explique Sophie Banford, directrice générale chez KO Média et KO Éditions, qui a racheté ELLE Québec et ELLE Canada l’année dernière. Elle assure qu’il n’y a pas un numéro dans lequel la présence de la diversité ethnique, de genre ou de sexe ne se fait pas sentir depuis.

Difficile de ne pas avoir entendu parler de la une du plus récent numéro, mettant en vedette l’animateur et humoriste Jay Du Temple qui brise les codes avec son vernis à ongles, ses cheveux colorés et ses vêtements dits féminins. En début d’année, l’humoriste Katherine Levac posait aussi pour le magazine avec son ex-compagne, racontant en entrevue leur rencontre et son coming-out. En septembre, c’est la chanteuse Ariane Moffatt, également en couple avec une femme, qui posait en maillot de bain, laissant apparaître ses formes.

Sans parler du numéro d’octobre, illustré par la chanteuse inuite Elisapie Isaac, ou celui de janvier avec les chanteuses Annie Sama et Sarahmée, respectivement d’origine congolaise et sénégalaise.

D’autres revues québécoises ont aussi marqué les esprits en faisant davantage de place à la diversité, particulièrement après le décès de George Floyd aux États-Unis, qui a ravivé le mouvement Black Lives Matter. Sarahmée s’est retrouvée cette fois en une du Clin d’œil de septembre. Pour l’édition d’automne de Véro, 11 femmes noires influentes figuraient en couverture, prenant pour la première fois la place de Véronique Cloutier, qui illustre systématiquement son magazine.

« Cette édition a pris un autre sens cette année avec la puissance du mouvement Black Lives Matter et la lutte contre le racisme. Il nous semblait inconcevable que le magazine ne reflète pas cette prise de conscience personnelle et collective envers les injustices que subissent les Noirs encore chaque jour », expliquait sur Instagram Véronique Cloutier au mois d’août en dévoilant cette page couverture.

Du côté de Châtelaine, c’est davantage dans les sujets des reportages du magazine que la diversité s’est taillé une place. « Ce n’est pas qu’une question de couverture, ça se passe aussi à l’intérieur. Depuis à peu près cinq ou six ans, il y a vraiment un désir d’inclure des gens de toutes les diversités dans nos reportages. On le sent dans nos discussions, dans les sujets proposés », explique la rédactrice en chef, Johanne Lauzon. « Parfois, on a des angles morts, mais on fait beaucoup d’efforts, on se questionne énormément », insiste-t-elle.

Elle donne l’exemple d’une entrevue publiée ce printemps avec la directrice de création de Cossette, Chris Bergeron, une femme trans. Ou encore le dossier sur l’émancipation lesbienne dans le dernier numéro qui soulignait le 60e anniversaire de la publication. Les entrevues avec des membres de minorités visibles sont de plus en plus fréquentes, les prochaines chroniqueuses invitées seront des personnes racisées et l’équipe pousse la réflexion sur les problèmes vécus par les minorités.

Opportunisme ?

Si nombre de lectrices et d’observateurs applaudissent à ces prises de position et à ce virage vers une plus grande diversité raciale, corporelle, d’âge, de sexe et de genre, d’autres y voient quelques maladresses et une forme d’opportunisme pour vendre davantage.

« C’est sûr qu’il y a un peu d’opportunisme : ils ont besoin de se vendre, mais rivalisent avec une forte concurrence et sont touchés par la crise des médias. C’est normal qu’ils surfent sur la vague pour faire parler d’eux, interpeller et attirer un nouveau lectorat, souligne Diane Pacom, sociologue et professeure émérite à l’Université d’Ottawa. On doit par contre saluer le fait qu’ils prennent en considération ces mouvements sociaux, ces discussions de société pour aider les lectrices à mieux les comprendre. C’est important de se montrer sensible à la réalité des femmes contemporaines, qui se posent plus de questions que leurs mères ou leurs grands-mères. »

Pour gommer cette impression d’opportunisme, la recette est simple, croit de son côté Caterine Bourassa-Dansereau, professeure au Département de communication sociale et publique de l’UQAM. « Il ne faut pas juste mettre une femme noire ou une personne non binaire connue en une d’un magazine. Il faut que, dans les pages, on aborde leur combat politique, les problèmes qu’elles vivent, leur histoire. Qu’on laisse aussi une place à leur plume, pour que ces personnes s’expriment », souligne-t-elle. « Ça va contribuer à faire avancer des débats et à normaliser la différence. »

En faire plus

Sophie Banford, d’Elle Québec, reconnaît que du chemin reste à parcourir. Elle prend en exemple ELLE Canada ou les magazines féminins américains, plus avancés en la matière. Sur le dernier Vogue, pose le chanteur britannique Harry Styles habillé d’une robe bleue. Les précédents mettent en avant des femmes racisées : la mannequin Naomi Campbell, la chanteuse Lizzo, ou encore la gymnaste Simone Biles. « Eux, ils ont compris, ils sont déjà là. »

Mais c’est surtout sur la question de la représentation d’une diversité corporelle que des efforts doivent être faits, selon elle. « On essaie d’amener une diversité de corps dans nos reportages, mais c’est plus difficile pour les shootings de mode. Les grandes marques et les designers nous donnent des échantillons qui sont systématiquement de petite taille », fait valoir Sophie Banford.

Pour Johanne Lauzon, de Châtelaine, c’est aussi dans les salles de rédaction, quel que soit le média, que le changement doit s’opérer. « On met beaucoup de pression sur les magazines féminins pour qu’ils soient parfaits. Mais la critique vaut pour tous les autres médias, qui n’abordent pas forcément plus ou mieux ces questions. On peut tous faire mieux, notamment en engageant plus de personnes de toutes les diversités de la société. »

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