Doit-on tout montrer lors d’une prise d’otages?

Des images d’employés s’étant réfugiés sur le toit de l’édifice d’Ubisoft à Montréal ont été diffusées par certains médias, vendredi, lors d’une intervention policière.
Jacques Nadeau Le Devoir Des images d’employés s’étant réfugiés sur le toit de l’édifice d’Ubisoft à Montréal ont été diffusées par certains médias, vendredi, lors d’une intervention policière.

Les images étaient spectaculaires et les informations rentraient à un rythme effréné vendredi après-midi. Des preneurs d’otages gardaient, croyait-on, des personnes captives dans les locaux d’Ubisoft à Montréal. Journalistes, photographes et caméramans accourent alors à la hâte sur les lieux. Sur place, une scène digne d’un scénario hollywoodien se déploie sous leurs yeux. Des photos et des vidéos de l’escouade tactique déployée autour de l’édifice d’Ubisoft sont rapidement relayées. Tout comme des images d’employés s’étant réfugiés sur le toit de l’édifice, diffusées par certains médias (mais pas tous). Était-ce responsable ?

Pas tellement, croit Colette Brin, professeure de journalisme et directrice du Centre d’études sur les médias de l’Université Laval. « Il y a une réflexion à faire », mentionne-t-elle. « Dans le feu de l’action, et particulièrement dans une situation à risques élevés, il faut développer des réflexes pour ne pas juste aller vers l’idée qu’il faut tout montrer le plus rapidement possible. » Car ces images peuvent être vues de l’intérieur par les preneurs d’otages, leur fournissant des informations stratégiques sur l’opération policière en cours, tout en mettant à risque la sécurité des policiers et des potentiels otages.

En milieu d’après-midi vendredi, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) demandait d’ailleurs aux médias et aux citoyens actifs sur les réseaux sociaux de faire preuve de plus de retenue dans les informations diffusées en temps réel. « Pour des raisons opérationnelles, merci de ne pas diffuser d’images du Groupe tactique d’intervention (GTI) en action ni des images des gens sur le toit », écrivait le corps policier sur Twitter.

Depuis vendredi, le Conseil de presse du Québec dit avoir reçu deux plaintes relativement à la couverture journalistique de cet événement, qui s’est finalement révélé être un canular. La Fédération professionnelle des journalistes du Québec n’a pas voulu commenter.

Informer avec exactitude

L’information en continu — que celle-ci soit déployée à la télévision, à la radio ou en ligne dans les médias écrits — doit conjuguer la rapidité et l’imprévu avec l’exactitude. « Les journalistes veulent donner l’information le plus rapidement possible, tout en ayant l’information exacte, fait valoir Colette Brin. Mais parfois, ces deux objectifs entrent en conflit, l’adrénaline prend le dessus et le désir d’être le premier à diffuser l’information aussi. »

Quand on pense aux défis intrinsèques de la couverture médiatique en direct d’attentats ou de prises d’otages, on pense bien sûr à la couverture médiatique des attentats de Charlie Hebdo et de l’épicerie Hyper Cacher survenus à Paris en janvier 2015 qui avait été largement critiquée. Alors que la prise d’otages perdurait à l’Hyper Cacher, des médias avaient dévoilé que des clients se cachaient dans la chambre froide et des informations circulaient sur l’assaut final que les policiers préparaient. Et des médias avaient révélé qu’un employé se cachait dans les locaux de l’imprimerie où les tireurs de Charlie Hebdo s’étaient retranchés. Autant d’informations qui avaient nui aux forces policières et à la sécurité des otages, avait-on fait valoir. Dans la foulée, le Conseil supérieur de l’audiovisuel français avait publié une mise en garde aux médias leur enjoignant d’agir à l’avenir « avec le plus grand discernement ». L’organisme de régulation avait d’ailleurs distribué 15 mises en garde et 21 mises en demeure à des chaînes de télévision et à des radios.

Une mise en garde

Michel Juneau-Katsuya, ex-agent du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), se dit pour sa part préoccupé par l’excès d’informations pouvant être transmis « au prochain » terroriste ou preneur d’otages. « De rapporter que les policiers ont bouclé le périmètre, que l’escouade tactique est sur les lieux, que beaucoup de policiers ont été déployés, je ne vois pas de problème avec ça, c’est la nouvelle, soutient ce spécialiste des questions de sécurité nationale. Mais d’être précis sur la façon dont les policiers se préparent à faire l’intervention, sur leur positionnement autour de l’endroit circonscrit, là on commence à aller trop loin. »

Depuis des décennies, les terroristes apprennent les uns des autres, rappelle-t-il. « Lorsqu’on décrit en détail une opération terroriste, comment on est arrivé à la neutraliser et comment [le terroriste ou le preneur d’otages] a fait pour s’en prendre à des gens, on donne des recettes au prochain. »

L’incident chez Ubisoft n’était finalement qu’un canular, mais il pourra servir de répétition générale si un tel événement devait vraiment se produire. « On peut le voir comme une mise en garde pour la prochaine fois, analyse Colette Brin. Était-il nécessaire de montrer les gens sur le toit ? Y avait-il un risque à le faire ? Il y a beaucoup de demandes [du public] pour l’information en direct, mais il y a aussi une prudence à avoir. »  

Enquête du SPVM

Le SPVM a confirmé qu’aucun citoyen n’avait été pris en otage vendredi dans les locaux d’Ubisoft. « En ce qui concerne les motivations réelles de la personne ou des personnes qui ont effectué l’appel, notre enquête se poursuit », a indiqué le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) lundi. Des médias ont rapporté que l’événement pourrait être un canular téléphonique servant à piéger la police, un phénomène appelé swatting aux États-Unis. Le SPVM a refusé de dévoiler plus d’informations afin de « ne pas nuire aux démarches en cours ».

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