Comment couvrir les complotistes?

Une manifestation contre le port du masque à Montréal, le samedi 12 septembre
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Une manifestation contre le port du masque à Montréal, le samedi 12 septembre

Dans le contexte d’une époque sociale tendue et polarisée, Le Devoir poursuit sa couverture des mouvements où diverses théories du complot trouvent un terreau fertile. Dans cette suite de notre dossier entamé samedi : les médias peuvent-ils et doivent-ils tâter le pouls du réel ?

Les médias marchent sur un fil ténu quand vient le temps de parler des mouvements complotistes, et les entreprises de presse sont bien souvent dénoncées par les partisans de ces groupes controversés. L’approche privilégiée reste, selon deux expertes, celle de ne pas ignorer cette réalité, tout en parlant de ces enjeux avec doigté.

Depuis plusieurs semaines, la façon de couvrir les antimasques, les antivaccins, ceux qui minimisent l’effet de la COVID-19 et autres détracteurs de la 5G en raison de divers complots s’avère un défi de la profession journalistique, note Colette Brin, la directrice du Centre d’études sur les médias de l’Université Laval. « Toute vérité est-elle bonne à dire ou, dans ce cas, toute fausseté est-elle bonne à dire ? se questionne-t-elle à voix haute. Du moment où on en parle comme d’un phénomène social, presque anthropologique, où on veut comprendre ces gens-là, je pense que c’est bien » d’en parler.

Matière délicate

La matière est délicate, comprend-on, ne serait-ce que les manifestations antimasques, alors que l’efficacité du couvre-visage fait plutôt consensus chez les chercheurs. Si Colette Brin en appelle à la prudence, la question n’est pas à ses yeux celle de couvrir ou non.

« Si on considère que c’est d’intérêt public, que quelque chose est en train de se développer, on ne peut pas demander au journaliste de toujours se demander s’il contribue au mouvement ou non, parce qu’il n’y a pas grand-chose qui se ferait sinon, estime Mme Brin. On ne ferait pas de reportage sur le crime organisé, on ne ferait pas de reportage sur toutes sortes de malversations, parce qu’on aurait peur que ça amène d’autres à en faire, que ça leur donne un livre de recettes. »

En ce sens, elle mentionne le portrait qu’a fait Le Devoir d’Alexis Cossette-Trudel, qui avait « une valeur journalistique », tout en spécifiant qu’il faut être prudent pour éviter de « contribuer au vedettariat dans cet univers-là ».

Pour Roxane Martel-Perron, directrice de l’éducation et du développement des compétences au Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV), il y a réellement « quelque chose qui se passe » avec les mouvements complotistes, et les médias ont le devoir d’en témoigner, même si l’ampleur du mouvement reste difficile à cerner, a-t-elle expliqué au Devoir jeudi en entrevue. Recontactée lundi, elle n’a pas voulu évaluer la pertinence de la publication dans ces pages du portrait de M. Cossette-Trudel, le CPRMV ayant comme approche de ne pas réagir à la pièce à des articles.

L’organisme à but non lucratif, qui s’est attardé dans les dernières années aux mouvances d’extrême droite, n’hésite pas aujourd’hui à faire des liens avec les mouvements complotistes. « Par exemple, dans les gestes et les moyens d’action mis en avant par une partie des membres de ces mouvements pour se faire entendre. Renverser le gouvernement, faire enfermer Legault et Arruda, il y a aussi des menaces envers les politiciens. Toute cette vision anti-systémique qui est mise en avant, de transformation sociale, c’est le propre de la radicalisation violente. »

Mme Martel-Perron, dont l’organisme mise beaucoup sur l’approche communautaire pour comprendre et prévenir la radicalisation, estime que les médias doivent éviter de devenir « la courroie de transmission ou le porte-voix des idées et des revendications de ces mouvements-là. Il faut décortiquer et comprendre, mais aussi corriger le tir quand il y a de mauvaises informations ou des théories du complot, sans en faire la promotion, sans les valoriser ».

Affrontement

Mme Brin, de l’Université Laval, parle même de l’approche du « sandwich de vérité », où on doit encadrer une information fausse ou douteuse de tranches de faits et de science. « Si on couvre les manifestations, il faut absolument rappeler le consensus scientifique dans le même article, avec la même visibilité, et pas avec une petite phrase à la fin, cachée. Il faut que ça soit très clairement avancé », explique la directrice. Elle ajoute que les médias doivent être prudents dans le choix des intervenants à qui ils donnent la parole. « Ce sont des gens en colère contre les médias, alors ils risquent d’intervenir sur le ton de la colère. Et une petite clip de ça, ça peut devenir rapidement de la caricature. »

Le ton est par ailleurs un élément important de la couverture médiatique des complotistes, notamment en chronique, un espace où l’on peut qualifier ceux-ci des adjectifs de son choix, et pas toujours des meilleurs. « Affronter une personne qui adhère à des théories du complot, d’autant plus si on le fait de façon non respectueuse et publique, ça n’aide personne parce qu’on vient exacerber la polarisation », note Mme Martel-Perron. Colette Brin ne voit pas dans l’insulte quelque chose de « productif pour faire évoluer les choses », tout en ajoutant qu’elle défendrait avec fermeté « le droit de l’écrire, que ces gens sont des tatas, si on a envie de le dire ». Avec comme balises « qu’il faut faire attention de ne pas en faire un cirque ».

[Les complotistes] sont des gens en colère contre les médias, alors ils risquent d’intervenir sur le ton de la colère. Et une petite "clip" de ça, ça peut devenir rapidement de la caricature.

 

L’espace médiatique, conclut Mme Martel-Perron, n’est certainement pas le lieu privilégié pour prévenir ou freiner les dérapages possibles des complotistes. Elle est en faveur d’une meilleure littératie médiatique et d’un travail de vérification des faits pour « amener du doute », mais elle insiste sur « une réponse multifactorielle, holistique, qui prend les personnes dans l’ensemble de ce qu’elles sont ».

Au CPRMV, elle observe qu’une personne devient antimasque, par exemple, « parce qu’il y a des conséquences négatives pour sa famille, parce que la situation actuelle est difficile à vivre, parce qu’elle a peur pour le retour à l’école de ses enfants, pour son travail. Alors, même si je la convaincs objectivement que mon information est vraie et que le gouvernement gère bien les choses, je ne suis pas allée régler ce qui est à la racine de sa préoccupation, du besoin qui l’a menée vers les mobilisations antimasques ».

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