La main tendue du numérique

L’œuvre numérique interactive «Vast Body 22» signée AATOAA et Vincent Morisset, qui fait partie des créations primées, reflète, selon Catalina Briceño, une «thématique imposante autour de la diversité, autour de ce rapport à l’autre» que l’on retrouve chez beaucoup de nommés et de gagnants de cette année.
Photo: Casadel Films L’œuvre numérique interactive «Vast Body 22» signée AATOAA et Vincent Morisset, qui fait partie des créations primées, reflète, selon Catalina Briceño, une «thématique imposante autour de la diversité, autour de ce rapport à l’autre» que l’on retrouve chez beaucoup de nommés et de gagnants de cette année.

À une époque de distanciation physique où « HTML » peut trop souvent rimer avec « fausses nouvelles » ou « données personnelles », les plus récents lauréats des prix Numix nous rappellent que les œuvres numériques peuvent jouer un rôle important pour la culture et la société et pour le « rapport à l’autre », souligne la présidente du jury de ces récompenses, Catalina Briceño.

Au fil d’une cérémonie morcelée en quatre blocs diffusés en ligne sur autant de jours, le gala des prix Numix organisé par Xn Québec a souligné le travail de 22 productions numériques de différents acabits. On note parmi les gagnants l’installation muséale Génération MTL à Pointe-à-Callière, la création numérique Nopimik sur la culture anichinabée, les documentaires balados Debouttes ! et Trafic, la websérie Nomades et l’œuvre numérique interactive Vast Body 22 de Vincent Morisset et AATOAA.

Cette dernière pièce numérique a intéressé Catalina Briceño parce qu’elle demande la participation des visiteurs pour créer un corps qui bouge. « Il y a une nature collective à l’œuvre », un aspect qui se répercute, chez beaucoup de nommés et de gagnants, par la présence d’une « thématique imposante autour de la diversité, autour de ce rapport à l’autre ».

L’autre comme femme, comme immigrant, comme membre de la communauté LGBTQ, ou comme autochtone. L’autre comme souffrant de maladie mentale. L’autre comme le citoyen qui vit loin de la métropole, tiens.

Photo: Numix La présidente du jury, Catalina Briceño

« Toute cette notion du vivre-ensemble, du rapport à l’autre et du lien social qui s’est foncièrement transformé avec la pandémie, comment on le réinvente ? se questionne Mme Briceño, actuellement professeure invitée à l’École des médias de l’UQAM et ancienne du Fonds des médias du Canada. On est à repenser nos organisations, on est à repenser nos institutions, nos sociétés, mais c’est fondamental : qu’est-ce qui va rester de cette pandémie-là ? Notamment la peur sociale, la peur de l’autre. Ce qui est mis en lumière avec les projets qu’on a reçus cette année, c’est beaucoup comment on recrée ces ponts-là et comment ces outils numériques, notamment, vont nous aider à la mise en relation avec les autres. »

Nos différentes communautés, souligne-t-elle, profitent d’une certaine accessibilité des médias numériques pour prendre la parole, pour tendre la main. Cet écosystème a la particularité d’inclure à la fois de grands noms ou des diffuseurs publics comme Radio-Canada, mais aussi « des créateurs émergents indépendants, comme Martin Bureau », qui a gagné dans la catégorie Documentaire — Capsule et websérie avec Les murs du Désordre.

« Ça traverse les régions, ça traverse les générations, illustre la présidente du jury. Ces outils-là offrent un niveau d’appropriation que les médias traditionnels ne peuvent pas offrir à certains groupes, à certaines collectivités et c’est vrai que c’est très représentatif de l’industrie de la créativité québécoise en numérique. »

Elle note en ce sens la montée « fulgurante » du média « très démocratique » de la baladodiffusion. Cette année, quatre catégories chapeautaient la production, alors qu’il y a deux ans, ce vecteur audio était absent des prix Numix. Une trentaine de productions ont proposé leur candidature, note Mme Briceño. Les balados Entre filles avec Sarah-Maude Beauchesne et La vie secrète de l’art font partie des lauréats de cette édition.

Cet ajustement rapide des Numix révèle, selon Mme Briceño, la grande flexibilité du secteur. « Pour un gala comme ça, ça implique d’emblée de se réinventer chaque année, avec l’introduction de nouvelles catégories, la disparition de d’autres. Je pense que c’est aussi ce qui explique la grande réactivité de Xn Québec qui a repensé rapidement la remise de prix. Cette agilité-là est aussi dans l’ADN de l’organisation. »

Pour bien des gens, c’est un réveil brutal, la pandémie a eu un effet de carambolage

Double paradoxe

Tout n’est pas rose dans le numérique, concède la présidente du jury. Depuis environ deux ans, il y a « énormément de mauvaise presse » autour de ces enjeux, entre autres en raison de « la domination des grandes plateformes, des fausses nouvelles, note-t-elle. Les gens sont dans un éveil, ils comprennent le potentiel du numérique mais ses limites aussi avec les vols d’identité, ou la protection des données personnelles ».

Ce paradoxe, croit Mme Briceño, en cache un autre, qui nous est apparu avec beaucoup de force dans les derniers mois de confinement : nous avons beaucoup avancé dans les outils technologiques, mais très peu dans leur utilisation. Par exemple en éducation, explique-t-elle, où il ne suffit pas d’une bonne plateforme de conférence pour faire un enseignement efficace.

« C’est cette réflexion-là qu’on n’a pas eue collectivement et que beaucoup d’organisations et d’institutions n’ont pas faite. Pour bien des gens, c’est un réveil brutal, la pandémie a eu un effet de carambolage. » Mais ce réveil a été fait par les créateurs numériques, qui comprennent la culture et la « grammaire numérique » et qui savent « raconter des histoires » avec les outils.

« C’est dans ce “savoir-être” numérique qu’il faut rentrer comme société, réfléchit Mme Briceño. C’est là le point de bascule important et c’est complètement accéléré par la crise sanitaire. Ça va complètement conditionner les rapports qu’on va développer aux machines, à l’intelligence artificielle, à la robotisation, à la biotechnologie, etc. »

Aussi optimiste soit-elle, la présidente du jury se permet un léger avertissement pour que les outils numériques se déploient à leur plein potentiel. Elle souligne des a priori systémiques qui risquent de mettre de côté certains acteurs et certains projets. « Le gros des décisions est encore montréalo-centrique, il est encore fait par des gens de 45 à 60 ans, blancs en majorité. C’est ça la réalité. […] Quand on est un preneur de décision, un politique, un bailleur de fonds, il faut continuer à réfléchir à comment s’assurer de donner des opportunités égales et des moyens conséquents à l’ensemble des artisans dans l’écosystème. »

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