«Voir» ne reprendra pas vie à l’automne

Déjà affaibli et pratiquement en jachère depuis mars, le média culturel Voir, propriété du groupe Mishmash, a annoncé vendredi après-midi qu’il ne rependrait pas du service comme prévu en septembre, et que ses collaborateurs mis temporairement à pied ne seront pas réembauchés. Les deux derniers employés du mythique magazine perdront aussi leur emploi.

Dans un courriel interne envoyé en après-midi aux employés, le président de Mishmash Média, Nicolas Marin, a expliqué que le modèle d’affaires du Voir repose « grandement sur l’industrie culturelle, qui est gravement touchée par la crise et qui n’investira pas dans le projet Voir dans un avenir immédiat ». Certains travailleurs du Voir, qui n’avaient pas encore été joints par la direction, ont appris la nouvelle par cette missive diffusée peu de temps après les premières questions du Devoir à la direction.

« C’est dommage, j’espère qu’on va être capable de faire quelque chose, mais la décision d’affaires responsable pour protéger l’ensemble de l’entreprise, c’était celle-là », a affirmé M. Marin en entrevue.

À la mi-mars, alors que frappait durement la COVID-19 sur les finances des médias, le journal Voir avait annoncé que sept employés (dont cinq à la rédaction) étaient mis à pied temporairement jusqu’à septembre. La publication disait alors travailler depuis des mois à un plan de relance, qui avait été reporté « à une date indéterminée ». « Une nouvelle image et une nouvelle ligne éditoriale » avaient été prévues pour avril.

Vendredi, M. Marin a écrit que « le plan de relance est prometteur et ambitieux, mais être pertinent comme référence culturelle multidisciplines demande des moyens que nous ne pouvons pas justifier pour l’instant. […] Il y a un besoin pour un média culturel fort et nous ne fermons pas la porte à relancer le projet Voir sous toutes formes si les conditions du marché sont favorables dans le futur ».

Concrètement, si la marque Voir reste théoriquement en vie, il ne reste plus aucun employé affecté au magazine culturel en ligne. Les deux derniers, la rédactrice en chef Sara Barrière-Brunet ainsi que l’ancienne de Vice Québec Delphine Poux, quitteront la publication dans les prochaines semaines. La direction n’a pas fait appel aux programmes d’aide gouvernementaux liés à la COVID-19, mais les employés qui avaient été mis à pied ont pu toucher la Prestation canadienne d’urgence, note M. Marin.

Il reste donc un mince espoir de revoir le Voir dans un futur lointain, mais « on ne sait pas de quoi le nouveau monde aura l’air dans six ou douze mois, note le président de Mishmash Média. En ce moment, avec l’information qu’on a, avec la culture qui va probablement être une des dernières industries à se relever, et où il n’y a pas de plan clair, net et précis, on n’est pas capable d’avoir un produit qui s’autofinance ».

En mars, le président de Mishmash disait au Devoir que pour les mois d’avril à juin, il était question de l’annulation d’entre « 50 et 60 % d’annulations de campagnes publicitaires ».

La fin du Voir ne veut pas dire que les montants dus à ses pigistes ne seront pas versés, a affirmé Nicolas Marin. « Tout ça va être correct, tout le monde va être payé, il n’y a pas d’enjeux. » Les paiements seront faits dans des délais adéquats, a-t-il assuré.

Triste nouvelle

Le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, Michaël Nguyen, s’est dit attristé par la fermeture du magazine, soulignant la double crise qui a frappé la publication, soit celle plus globale des médias et celle de la COVID-19, qui a privé beaucoup d’entreprises de presse de précieux revenus publicitaires. « L’aide du fédéral, on l’attend depuis des années », a ajouté M. Nguyen. Ce dernier craint notamment que d’autres médias soient en difficulté, alors que la crise sanitaire tarde à se résorber et qu’une deuxième vague de coronavirus pourrait frapper dans les prochains mois. « Les journalistes continuent de se battre, mais ça s’effrite », constate-t-il.

Le Voir est dans le paysage médiatique québécois depuis 1986. Depuis février 2019, il ne publiait plus que sur le Web. Selon Nicolas Marin, Voir avait une belle présence sur Internet, comptant 110 000 abonnés sur Facebook et récoltant jusqu’à 400 000 visiteurs uniques par mois sur son site.

Mais pour Patrick White, professeur de journalisme à l’École des médias de l’UQAM, « la multiplication des sources d’informations culturelles et des blogues, de même que l’impact de la gratuité dans les médias sociaux ont achevé le Voir, qui n’était plus que l’ombre de lui-même. L’assiette publicitaire a aussi disparu au fil des années au profit des plateformes comme Google, Facebook et Instagram ».

Selon l’ancien du HuffPost, « les ambitions de Mishmash Média de redonner au Voir ses lettres de noblesse étaient probablement trop optimistes ».

Mishmash Média n’a pas encore été déterminé ce qu’il adviendra du contenu culturel du magazine L’actualité, qui profitait des articles du Voir.

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