Les images de la lutte contre le coronavirus manquent

Un membre du personnel médical a été photographié par une porte entrouverte, le 21 avril dernier, dans un hôpital de Rome.
Photo: Andreas Solaro Agence France-Presse Un membre du personnel médical a été photographié par une porte entrouverte, le 21 avril dernier, dans un hôpital de Rome.

Une bénévole venue prêter main-forte dans un CHSLD a diffusé dimanche une captation réalisée pendant sa garde de nuit. Dans sa vidéo réalisée avec son téléphone, elle raconte hors champ être seule, sans infirmière, sans préposé aux bénéficiaires. Ses images fantomatiques montrent des corridors et un poste de contrôle dépeuplés, sans résidents ni soignants.

Ce témoignage filmé de la jeune Amina Khilaji est un des seuls à avoir levé le voile sur l’intérieur d’un CHSLD québécois. Il fait voir l’absence, le manque, le vide, ce qui ajoute de la charge symbolique sur un monde en plein naufrage, coulant à pic dans l’abîme.

Ce foutu virus s’avère une sacrée machine à produire des paradoxes, et en voici donc un de plus. Un monde mondialisé retrace ses frontières nationales. Une planète sourde aux innombrables avertissements apocalyptiques des experts du climat écoute soudainement les scientifiques face à la catastrophe pandémique. Des gouvernements plus ou moins antikeynésiens, déjà surendettés, dépensent sans compter des milliers de milliards qu’ils n’ont pas. Et puis, une civilisation croulant sous les photos et les vidéos, souffrant d’infobésité, semble bien en peine de produire des photos ou des vidéos pour témoigner au plus près du cœur du système de santé noyé sous le tragique.

Le virus mortel demeure invisible. Ses effets mortifères le restent tout autant, à quelques exceptions près.

« La planète au grand complet vit le même moment historique », dit le documentariste Paul-Maxime Corbin, a qui l’on doit l’exemplaire série documentaire De garde 24/7 sur les services d’urgence.

« Je peux me tromper, mais nulle part les observateurs n’ont accès aux hôpitaux en ce moment. Ça va créer un trou. Le travail des caméramans, des réalisateurs, des monteurs transforme le quotidien en histoires et permet aux gens de comprendre ce qui se passe. Là, on reste confrontés collectivement à des bribes d’information, à quelques témoignages de médecins, d’infirmières, de préposés, de réponses à des questions de journalistes. Mais l’histoire n’est pas construite parce qu’on n’a pas accès aux lieux de l’action. »

 

À qui la faute ?

Les médias chargés de documenter le présent ont-ils seulement cherché à pénétrer dans le système ?

Bien sûr que oui, et certains y arrivent dans l’adversité. Les témoignages des équipes soignantes abondent partout. Radio-Canada a placé deux caméras corporelles sur un urgentologue de l’hôpital Sacré-Cœur. Le hasard a voulu que la captation du front, aux soins intensifs, soit diffusée alors que des reporters révélaient l’éclosion de COVID-19 dans l’établissement.

« Oui, c’est terrible, ce qui se passe, mais il y a aussi beaucoup de bienveillance à raconter », dit Luce Julien, directrice générale de l’information à Radio-Canada.

« Il faut le faire, mais il faut le faire avec beaucoup d’éthique. Il ne faut pas nuire aux équipes soignantes, mais il y a aussi moyen de témoigner dans le respect et la pudeur. On essaie encore d’entrer dans les CHSLD et on espère encore très fort y arriver. »

Des projets ont échoué. Le président de la FPJQ raconte que des journalistes demandant l’accès aux résidences ou aux hôpitaux ont aussi essuyé des refus d’un ou l’autre centre intégré universitaire de santé et services sociaux (CIUSS) qui contrôle ces établissements. « Ce n’est pas toujours facile, particulièrement pour les pigistes, mais il faut rappeler que les problèmes de transparence des CIUSSS ne datent pas d’hier », dit Michaël Nguyen.

Le bureau de Radio-Canada à Trois-Rivières a négocié en vain un tournage dans les centres d’hébergement Laflèche ou Mgr Paquin, parmi les plus touchés par l’éclosion virale. La journaliste Maude Montembeault a ébauché son projet le 16 avril et ouvert rapidement les pourparlers avec le centre intégré universitaire de santé et services sociaux (CIUSS) de la région. Après une ouverture prometteuse, le centre a refusé net.

Caroline Paquin, coordinatrice du service des communications du CIUSS de la Mauricie et du Centre-du-Québec, explique au Devoir que la directive de blocage des reporters est venue du ministère de la Santé le 24 avril. La même explication est fournie dans un courriel par le CIUSS de l’est de Montréal.

« Pour nous, il aurait été contradictoire d’empêcher les familles de visiter leurs proches et de permettre à des journalistes d’avoir accès à nos installations », écrit la relationniste Catherine Dion en évoquant le décret de la fin de mars interdisant toutes les visites dans les CHSLD, et pas seulement celles des reporters.

« Je comprends qu’il y a un enjeu éthique fort, dit le réalisateur Paul-Maxime Corbin, sans parler de demandes médiatiques précises. D’ailleurs, lui-même aurait bien aimé tourner une sorte de 24/7, spécial COVID.

« Il y a un danger de devenir un vecteur de contagion. Beaucoup de gens ont essayé d’entrer dans les hôpitaux et on comprend bien que la position responsable, c’est de ne pas les laisser entrer. »

On reste confrontés collectivement à des bribes d’information, à quelques témoignages de médecins, d’infirmières, de préposés, de réponses à des questions de journalistes

À quoi bon ?

Les bonnes raisons de refuser cet angle de traitement abondent. Les journalistes doivent s’isoler, comme les autres citoyens, même si des gouvernements, dont celui du Québec, les considèrent comme des services essentiels et les autorise donc à maintenir leurs activités. Le photographe du Devoir Renaud Philippe a expliqué en entrevue avoir reçu « des critiques assez virulentes » parce qu’il s’est promené d’est en ouest au Canada pour documenter la crise.

« Dans les années futures, lorsqu’on fera référence à ce que l’on nomme maintenant le Grand Confinement, il ne restera au Québec que des images de rues désertées, de files d’attente devant les pharmacies, de gants usagés abandonnés sur les trottoirs et d’arc-en-ciel dans les vitres, écrit-il maintenant. Il n’y aura aucune image, aucune photo, aucun reportage vidéo témoignant du cœur du drame. Il n’y aura rien sur là où se déroule la crise, là où l’on combat, la première ligne : l’intérieur des hôpitaux, les CHSLD. »

Ce vide concerne aussi les travailleurs de la première ligne (« nos héros, nos « anges gardiens »), infirmières, médecins, préposés aux bénéficiaires. « Un drame bien réel, mais un drame invisible ici, poursuit le collègue. La raison ? Toutes les demandes d’accès sont refusées par les différentes instances. » Il cite en contre-exemple le travail de Fabio Bucciarelli en Italie, paru dans le New York Times.

Mme Montembeault voulait accéder à un CHSLD en proposant d’y travailler comme bénévole tout en réalisant un reportage qui aurait aussi laissé beaucoup de place aux images.

« Le premier ministre Legault répétait constamment en conférence de presse qu’il fallait de l’aide, dit-elle. Je voulais faire d’une pierre deux coups, aider et témoigner. »

Un caméraman l’aurait accompagnée avec un appareil discret. La bonne idée a finalement été permise dans un CHSLD de Montréal et a donné un reportage dans La Presse + le week-end dernier, ce qui a provoqué de l’étonnement à Trois-Rivières.

« Pas plus tard que ce [mardi] matin, j’ai demandé [au CIUSSS] d’aller chercher des précisions au ministère de la Santé, dit Hélène Fouquet, rédactrice en chef de Radio-Canada Mauricie–Centre-du-Québec. Comment se fait-il qu’on refuse d’une part et qu’on accepte d’autre part. Je peux comprendre que les employés sont débordés. Je suis patiente et le dialogue est bien ouvert. J’ai bon espoir de mettre en branle un autre projet. La tête de Maude foisonne de bonnes idées. »

Le président de la FPJQ tire des leçons générales sur le rôle essentiel des journalistes d’information.

« Nous, notre job, ce n’est pas d’être le pigeon voyageur du gouvernement pour répéter que ça va bien et que ça va bien aller. Notre travail nous demande d’aller sur le terrain pour vérifier si la réalité correspond à ce qu’on nous dit. C’est The Gazette qui a sonné l’alarme sur ce qui se passait au Centre Herron. Ce sont les médias qui ont révélé l’ampleur de la crise dans les CHSLD. »

L’INSTANT-MONUMENT

Quelle image vaut mille morts ou plutôt les 2400 disparus du Québec, les 4000 décès du Canada, les 260 000 Terriens emportés aux derniers décomptes ? Pour l’instant, les concentrés iconiques et topiques de la crise pandémique montrent souvent des façades d’établissement de santé et des rues désertes.

« Ce sont des images collectivement bien acceptées, dit la professeure Viva Paci, de l’École des médias de l’UQAM, spécialiste des pratiques documentaires. Tout le monde se reconnaît dans ces productions mélancoliques et ne s’en sent pas exclus, tandis que des images de l’intérieur d’un CHSLD ne créeraient pas du commun. En plus, ces lieux étaient déjà exclus des représentations. »

Elle reprend le concept d’hétérotopie de Michel Foucault forgé pour décrire les lieux (maisons de repos, prisons, asiles) de mise à l’écart du monde ou qui obéissent en tout cas à leurs propres règles. « Il y avait déjà très peu d’images montrant des lieux où on enferme les personnes âgées. La crise ne fait que perpétuer cette absence. »

Son collègue Vincent Lavoie poursuit cette idée. « Ce n’est pas tellement surprenant qu’on nous montre les portes des immeubles ou les cercueils et qu’on ne voit pas ce qui se passe dans les CHSLD, dit le spécialiste de la photo. Les personnes âgées sont de toute façon invisibilisées. On ne les voit pas, on ne veut pas les voir en temps normal. Alors, je ne vois pas pourquoi tout à coup la photographie les rendrait visibles. »

Il revient sur cette allégorie voulant que nous soyons en guerre — pour presque tous du confort de notre canapé, mais bon, en guerre. « Or, que nous montre-t-on de cette guerre, demande-t-il ? Exactement ce qu’on nous montre toujours des conflits. Très peu les combats, rien du front ou presque, que la périphérie, ce qu’il y a autour, les dommages collatéraux, les infrastructures, mais pas la souffrance, pas les corps. »

Le professeur Lavoie souligne d’ailleurs que la représentation de la mort demeure très délicate. « Il n’est pas question de montrer les personnes à l’article de la mort. Le New York Times a remporté un prix Pulitzer avec un reportage sur l’épidémie d’Ebola. Mais là, on retombe presque dans une posture coloniale. On accepte d’exposer cette détresse, mais on reste pudique sur la nôtre. D’abord parce qu’il y a ici un cadre légal, alors que là-bas ceux qui se sentiraient lésés par l’impudeur d’un photographe ne pourraient se défendre juridiquement. »

Le professeur Paci ajoute que des images, il s’en tourne fort probablement de l’intérieur du système et qu’il faudra patienter avant de les voir produire et circuler. Elles proviendront de patients, de soignants, de journalistes, de documentaristes et même de la fiction.

« Pour que le cinéma produise, et je parle de tous les types de cinéma, il a besoin d’un temps de réflexion », dit la spécialiste de ce média en rappelant les années nécessaires avant que les écrans traitent des camps de concentration ou de la guerre du Vietnam. « Peut-être que des images sur la pandémie se produisent en ce moment, peut-être aussi des images d’amateurs venues de l’intérieur du système soignant, mais elles ne circulent pas ou très peu et l’imaginaire collectif n’y arrive pas encore. Cela dit, la production des images est plus rapide maintenant et nous n’attendrons peut-être pas dix ou quinze ans avant qu’elles nous arrivent. »


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