Ottawa doit forcer Google et Facebook à rémunérer les médias, plaident des éditeurs

Le placement publicitaire du gouvernement du Québec est une aide, mais qui ne compensera pas les pertes encourues par les médias québécois.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Le placement publicitaire du gouvernement du Québec est une aide, mais qui ne compensera pas les pertes encourues par les médias québécois.

La crise du coronavirus a fait plonger les revenus des médias du pays, déjà sous pression avant la pandémie. Plus que jamais, Ottawa doit serrer la vis aux géants du Web pour forcer un partage équitable des revenus publicitaires, réclament dans une missive les éditeurs des principaux journaux canadiens.

« On demande au gouvernement de prendre ses responsabilités face aux GAFA, rien de moins », lance le directeur du Devoir, Brian Myles, en référence « aux oligopoles » que sont Google, Apple, Facebook et Amazon pour la publicité sur la toile.

« Ça n’arrive pas souvent qu’autant d’éditeurs de médias différents s’entendent sur un même message, ajoute-t-il. On ne l’a pas fait souvent, mais on le fait aujourd’hui parce que l’heure est grave. »

« Ottawa doit créer un environnement où notre industrie sera capable d’avoir un avenir viable sur le numérique, ce qui n’est pas le cas présentement », renchérit en entrevue le directeur général de Post Media, Andrew MacLeod, qui compte notamment le Montreal Gazette.

Son groupe, affecté « significativement » par la chute des revenus publicitaires, a été contraint de fermer des journaux en région. Trente personnes ont été congédiées de manière permanente et une cinquantaine de manière temporaire.

Les dix signataires de la lettre, dont font partie Le Devoir et Post Media, réclament au gouvernement de Justin Trudeau un coup de barre comme l’ont fait récemment l’Australie et la France. Ces derniers ont pris des mesures pour forcer Google et Facebook à rémunérer les contenus des éditeurs de presse. Des « solutions obligatoires » sont attendues pour juillet.

« Cela signifiera une obligation de payer pour les contenus protégés par des droits d’auteur et de partager les recettes publicitaires et les données qui en découlent », précise la lettre publiée dans nos pages. Les signataires espèrent que soient appliquées les recommandations du comité d’experts sur l’avenir des communications au Canada, dont le rapport a été dévoilé en janvier dernier.

Celui-ci recommande entre autres une « intervention réglementaire » rapide d’Ottawa pour que les médias produisant de l’information soient rémunérés par les fournisseurs de plateformes en ligne — dont Facebook et Google — pour l’utilisation de leur contenu original.

Selon le comité, les redevances attendues de ce type d’entreprise devraient « contribuer à la production de contenu de nouvelles ». Le montant serait un pourcentage des revenus tirés de leurs activités au Canada.

Compressions

Pour les médias québécois, le portrait des répercussions de la COVID-19 est à peu près le même partout : pendant que les revenus publicitaires sont en chute libre, le trafic de lecteurs en ligne explose.

Or, des rédactions ont été plus durement touchées que d’autres. La crise du coronavirus a remisé le projet de relance du magazine culturel Voir, et contraint la direction à sept mises à pied. Il ne reste que la rédactrice en chef, Sara Barrière-Brunet, chargée d’alimenter le site et une section spécialement aménagée sur celui de L’Actualité, tous deux propriétés de Mishmash Media.

Du côté de L’Actualité, les compressions sont moindres. Les salaires ont néanmoins été sabrés de 30 % pendant un mois et les cachets des pigistes temporairement réduits, le temps de se brancher sur l’aide financière des gouvernements.

La parution du numéro d’avril a également été annulée pour se concentrer sur l’offre numérique, où le volume de contenu a triplé et le nombre de lecteurs, quadruplé. « Nous avons connu le meilleur mois de notre histoire sur le Web », résume le rédacteur en chef, Charles Grandmont.

Le numéro du mois de mai doit sortir mercredi prochain, une édition spéciale d’une centaine de pages qui sera, sans surprise, entièrement consacré à la pandémie. Et pour la suite ? Le mot d’ordre est à la prudence, répond celui qui est aussi vice-président à la direction de Mishmash Media. « Nos liquidités demeurent extrêmement sous pression. »

Le Devoir a lui aussi encaissé une perte de revenus, qui est toutefois en deçà de 30 %. Il ne se qualifie donc pas, pour l’heure, à la subvention fédérale de 75 % des salaires. « Notre modèle d’affaire fondé sur l’abonnement nous permet d’atterrir avec un peu moins de douleur, mais l’atterrissage n’en demeure pas moins brutal », illustre le directeur Brian Myles.

À La Presse, le retrait des annonceurs « met en péril » l’organisation, soutient sa directrice principale des communications, Florence Turpault-Desroches. Selon leurs calculs, les turbulences du marché publicitaire pourraient entraîner des pertes « de dizaines de millions de dollars » au cours des 18 prochains mois.

Chez Québecor, 10 % des employés ont été temporairement mis à pied. Ces compressions ont particulièrement affecté les employés du Groupe TVA, où 25 % des travailleurs, soit 482 postes, ont été touchés.

Du côté de Métro Média, les revenus — entièrement publicitaires — ont chuté de 50 %, selon le vice-président et directeur général, Andrew Mulé. Jusqu’ici, 40 % des employés de ses 26 journaux, dont le quotidien gratuit Métro, ont été congédiés provisoirement. Les pigistes et les chroniqueurs sont aussi à l’arrêt, et la totalité des camelots ont été remerciés.

Ironie du sort : Métro Média a connu une augmentation de son lectorat de 250 % dans les dernières semaines. Face à l’engouement du public, l’entreprise a même relancé deux hebdomadaires disparus, dans les quartiers montréalais de Rosemont et d’Hochelaga.

Au HuffPost Québec, qui appartient au géant Verizon, les lecteurs sont aussi au rendez-vous. Sans pouvoir avancer de chiffres sur les pertes de revenus, le directeur de l’information Christian Duperron assure que personne n’a perdu son boulot au sein de la rédaction.

Chez Hebdos Québec, les défis financiers posés par la pandémie sont « énormes ». La chute des revenues dépasse les 30 %. « Pour nous, c’est dur », souffle Benoît Chartier, président du conseil d’administration de l’association qui regroupe 48 journaux à travers la province. Comme ailleurs, on déplore des mises à pied temporaires.