«Il n’y a plus d’omerta» dans les CHSLD, dit la ministre McCann

Le CISSS de Laval interdit aux employés de parler aux médias sans autorisation de la direction, précisant que les directives ne visent pas à les museler, mais à «les accompagner et à les rassurer».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le CISSS de Laval interdit aux employés de parler aux médias sans autorisation de la direction, précisant que les directives ne visent pas à les museler, mais à «les accompagner et à les rassurer».

La ministre de la Santé, Danielle McCann, encourage les travailleurs des CHSLD publics et privés à dénoncer toute situation inacceptable dont ils sont témoins.

« S’il y a un problème, on veut le savoir. Alors, il n’y a plus d’omerta », a-t-elle déclaré en commission parlementaire vendredi après-midi. « On veut que les gens parlent. [...] On ne peut pas rester muets. [...] On veut des gens qui nous alertent », a-t-elle ajouté.

Mme McCann demande aux travailleurs d’alerter leur gestionnaire ou encore leur syndicat, précisant que son directeur de cabinet fait le point « trois fois par semaine » avec les dirigeants des organisations syndicales du milieu de la santé et des services sociaux. Le Québec traverse une « crise humanitaire », a-t-elle insisté.

« Ces gens-là [comme des infirmiers et des préposés], maintenant, peuvent sortir librement et commenter la situation ? » lui a demandé l’élu péquiste Joël Arseneau. « Oui, parce que nous sommes dans une situation extraordinaire », a-t-elle répondu du tac au tac.

M. Arseneau a soutenu que « la crainte de représailles » de la part d’employeur impose le silence à des travailleurs témoins de drames humains, en particulier dans le secteur privé, où bon nombre d’entre eux ne sont pas syndiqués. Il a proposé à Mme McCann de créer une ligne de dénonciation « 1 800 ÇA-N’A-PAS-DE-BON-SENS », en plus de réviser la Loi concernant la protection des lanceurs d’alerte afin de « protéger » les employés du secteur privé.

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Peur de représailles

Le message de la ministre arrive à point, alors que plusieurs dénoncent l’omerta qui sévit depuis longtemps dans le réseau de la santé et qui est exacerbée par la pandémie.

Mardi dernier, les employés du centre intégré de santé et de services sociaux de Laval ont reçu un « rappel des règles » en matière de communications avec les médias. « Aucun employé ne peut parler à des représentants des médias (journalistes ou autres) sans avoir préalablement obtenu l’autorisation du service des communications et des relations publiques », écrit-on dans la communication interne dont Le Devoir a obtenu copie.

« Il y a de l’information qui n’est pas connue du grand public parce que les gens n’osent pas parler et l’information est contrôlée par le haut », déplore Isabelle Dumaine, présidente du Syndicat des infirmières, inhalothérapeutes et infirmières auxiliaires de Laval.

« Je pense que c’est très approprié [de laisser les gens s’exprimer librement], car si les employés n’avaient pas parlé, je ne crois pas que la société serait aussi sensible à ce qui se vit aujourd’hui. »

Devoir de loyauté

Il n’y a pas qu’à Laval que ce type de politique interne existe. Dans tous les établissements de santé, les employés sont tenus à un « devoir de loyauté », une expression qui fait frémir la présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ), Nancy Bédard.

« On demande aux professionnels de la santé d’être loyaux envers l’employeur pour protéger la réputation de l’établissement, alors que notre loyauté première devrait être envers les patients. »

Selon la FIQ, qui se bat depuis des années contre « l’omerta », les infirmières ont peur, mais elles sont de plus en plus nombreuses à prendre la parole malgré les réprimandes, les lettres au dossier et les suspensions.

« C’est inacceptable de museler ainsi les gens pour s’assurer que tout ne sorte pas au grand jour », ajoute Mme Bédard. Selon elle, lorsque ses membres sortent dans les médias pour dénoncer des situations inacceptables, c’est qu’elles ont d’abord tenté par tous les moyens officiels de faire changer les choses. Lorsque personne n’écoute et ne répond pour que les choses changent, plusieurs se tournent vers les médias traditionnels ou sociaux et lancent un cri du cœur qui aura alors un écho.

 

Accompagner les employés

La porte-parole du CISSS de Laval, Judith Goudreau, explique que ces directives ne visent pas à museler les employés, mais à « les accompagner et à les rassurer ».

Questionnée à savoir s’il est normal que des employés du réseau de la santé se sentent obligés de parler sous le couvert de l’anonymat par crainte de représailles de l’employeur, elle répond être étonnée. « Je n’ai pas eu vent de cela », assure-t-elle, affirmant accompagner en entrevue plein de gens du terrain. « On est les premiers à vouloir que ce soit quelqu’un du terrain qui fasse les entrevues et non pas moi, la conseillère en communications. Ça fait des années que je fais mon métier et je sais que je n’ai pas la crédibilité de l’infirmière et c’est elle qui doit le dire. »

Judith Goudreau affirme contacter régulièrement les employés du terrain qui publient des messages sur leur mur Facebook. Non pas pour les réprimander, mais pour les féliciter et leur offrir de les diriger vers des journalistes qui chercheraient des témoignages intéressants à raconter.

Il faut toutefois s’assurer, dit-elle, que les personnes qui parlent aux médias disposent de toutes les informations pertinentes pour « éviter que ça parte dans tous les sens ». D’où l’importance de passer par le service des communications, qui peut leur fournir des réponses précises à certaines questions, sur les inventaires par exemple.

Pour ceux qui ne respectent pas la consigne, il n’y a « pas de sanctions officielles, mais il peut y avoir une discussion avec le coordonnateur ou le responsable de cette direction-là ».

Enfin, questionné sur les raisons qui empêchent les médias de montrer le travail des « anges » en action dans les CHSLD et les hôpitaux, le ministère de la Santé répond qu’il s’agit d’une question de santé publique. « La raison est pourtant claire, il y a actuellement des arrêtés ministériels qui empêchent toute visite, répond Robert Maranda, du service des communications. Quiconque y contreviendrait s’expose à des sanctions malheureusement. Les visites sont interdites dans toutes nos installations depuis la mi-mars 2020. »

Avec Marco Bélair-Cirino

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