Sept diffuseurs publics impatients de voir encadrés les «concurrents déloyaux»

La présidente-directrice générale de CBC / Radio-Canada, Catherine Tait
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La présidente-directrice générale de CBC / Radio-Canada, Catherine Tait

La crise sanitaire révèle le rôle important des diffuseurs publics malgré le fait qu’elle diminue leurs revenus publicitaires, estime la présidente-directrice générale de CBC / Radio-Canada, Catherine Tait. Au nom d’un regroupement de sept antennes publiques de partout dans le monde, elle demande d’ailleurs aux élus et aux décideurs politiques de « défendre l’indépendance des médias publics et du journalisme en général » et de s’attaquer « aux concurrents déloyaux » que sont les GAFA.

Mme Tait s’est entretenue avec Le Devoir quelques jours après la publication d’un communiqué du Groupe de travail mondial pour les médias publics, qui rassemble sept antennes venues d’Australie, de Suède, de France, de Grande-Bretagne, d’Allemagne, de Nouvelle-Zélande et du Canada, qui préside le tout.

« On a tous des modèles d’affaires et des contextes législatifs qui ont besoin d’être modernisés, explique Mme Tait. Nous avons tous le rôle de défendre la multiplicité des voix, le journalisme et la démocratie dans nos pays respectifs, mais nous avons aussi tous une pression financière des géants du numérique. »

Mme Tait a pris la parole en ce sens à quelques reprises dans les derniers mois, notamment dans une lettre dans le Financial Times, et aussi dans une autre missive au Parlement signée avec un groupe de médias écrits dont Le Devoir, La Presse, le Toronto Star et le Winnipeg Free Press.

La p.-d.g. de Radio-Canada note que les Australiens ont récemment pris des mesures pour encadrer Facebook et Google, tout comme la France et la Grande-Bretagne. « Finalement, si j’ose dire, la chose la plus importante c’est qu’on a ici des concurrents déloyaux qui travaillent sur notre territoire sans être obligés d’investir dans le contenu canadien. C’est ça le problème », note la présidente du regroupement des sept médias publics.

Mandat complexe

L’appel du Groupe de travail mondial pour les médias publics vise aussi un meilleur soutien financier des différents gouvernements. Mme Tait souligne que la plupart de ses membres, qui dépendent d’une redevance annuelle ou d’allocations parlementaires, doivent vivre avec « des pressions importantes » et qu’ils sont « très vulnérables » dans l’écosystème actuel, où les acquis le sont de moins en moins.

Les demandes des diffuseurs publics arrivent à un moment où les médias privés, qui eux reçoivent peu ou pas d’appuis étatiques, écopent durement des baisses de revenus publicitaires causés par les répercussions de la COVID-19. La semaine dernière dans le National Post, un article révélait que Québecor avait écrit une lettre au CRTC pour se plaindre notamment de l’approche publicitaire « disgracieuse et sans scrupules » de Radio-Canada en temps de crise sanitaire et médiatique, alors que celui-ci était en quelque sorte protégé financièrement.

Si les revenus publicitaires ont aussi connu une baisse à Radio-Canada, Mme Tait dit être « très consciente » du « privilège d’avoir des fonds gouvernementaux, surtout dans cette période difficile », mais elle ajoute que le diffuseur public a un mandat complexe à remplir, « entièrement différent de ceux des médias privés ». « On est dans les communautés où il n’y a personne d’autre, on est le lien de vie pour les francophones hors Québec ou pour les Autochtones, par exemple. Il faut regarder le diffuseur public dans le contexte de tout ce qu’on fait, pas juste à Montréal et à Toronto. »

En janvier, le rapport Yale sur l’avenir des communications au Canada proposait à terme de ne plus permettre à Radio-Canada de diffuser de publicités, en échange « d’engagements de financement d’au moins cinq ans » envers le diffuseur public, en tenant compte notamment d’un « mandat actualisé » et de l’inflation.

On est dans les communautés où il n’y a personne d’autre. Il faut regarder le diffuseur public dans le contexte de tout ce qu’on fait, pas juste à Montréal et à Toronto.

En entrevue au Devoir, Mme Tait a rejeté cette approche, qu’elle n’estime « pas réaliste ». « Nous continuons de croire qu’un modèle d’affaires diversifié, incluant des revenus publicitaires, des revenus d’abonnements et un financement public, demeure la meilleure option, même si cela comprend une part de risques. » Elle note aussi que certains de ses homologues ont le droit de vendre de la publicité en plus de recevoir davantage de deniers publics que Radio-Canada.

Quant au futur mandat du diffuseur public et du renouvellement de sa licence, « tout est maintenant sur la table », dit Catherine Tait. À ses yeux, la pandémie actuelle aura pour le moins démontré « comment un service public comme Radio-Canada est essentiel dans une période de crise ».