La nécessaire adaptation des médias spécialisés

Depuis le début du confinement, le magazine «Espaces»<i>, </i>spécialisé en plein air, a commencé à aborder plus de sujets liés au vélo sur son site Web.
Photo: John Gibson Getty Images Depuis le début du confinement, le magazine «Espaces», spécialisé en plein air, a commencé à aborder plus de sujets liés au vélo sur son site Web.

Il y a quelques semaines à peine, le magazine gratuit Espaces, consacré au voyage et au plein air, proposait à ses lecteurs des excursions en Arizona, des randonnées à Hawaï, du ski en Italie. Le rêve, quoi. Mais avec l’arrivée de la pandémie et de ses multiples répercussions, la publication spécialisée n’a eu d’autres choix que d’ajuster le tir, la vitesse et les plateformes utilisées, tout comme plusieurs autres magazines à l’angle d’attaque plus niché, comme Protégez-vous et Ricardo.

Le rédacteur en chef d’Espaces, Gary Lawrence, a vite saisi qu’à l’ère du confinement et de la fermeture des frontières, même régionales, « il y a bien des endroits où on ne peut plus aller. Ça s’est tout effondré, explique celui qui collabore aussi depuis longtemps au Devoir. C’est difficile de penser à être pertinent même dans un mois. Mais on a réagi super vite. »

La notion de vitesse peut être étrange pour les artisans du monde des magazines. Alors que les journaux quotidiens ou les chaînes de télévision naviguent toujours dans l’actualité brûlante, les mensuels pensent et fabriquent leurs éditions des semaines, voire des mois en avance.

Chez Espaces, on a observé de quelles façons les Québécois apprivoisaient le monde extérieur à l’ère de la COVID-19, notamment en sondant les réseaux sociaux. « Sur notre site, on s’est mis à parler plus de vélo parce que c’est la saison, illustre Gary Lawrence. Et on a vu les gens se mettre à l’entraînement, alors on a ressorti les articles qu’on avait sur les sujets. »

Du côté de Protégez-vous, le raz-de-marée du coronavirus « a été un peu un choc », concède Julie Gobeil, la directrice du contenu et des communications de la publication. « Quand la crise s’est matérialisée, on a dit : “Il faut faire quelque chose. On s’appelle Protégez-vous, il faut faire quelque chose pour les consommateurs.” »

On observe ce que les gens cherchent actuellement sur le site de Protégez-vous, on regarde ce qui se vend sur Amazon, par exemple

 

Le magazine a aussi utilisé son site Web pour rejoindre les Québécois. Il publie quotidiennement quelques textes liés au coronavirus. « Comme c’est une situation exceptionnelle, une question de santé publique, on a décidé que ça serait gratuit en ligne, note Mme Gobeil. Mais notre mur payant demeure pour les tests. »

Une cellule de crise a été mise sur pied et se réunit deux fois par semaine pour choisir les sujets à traiter. « On observe ce que les gens cherchent actuellement sur le site de Protégez-vous, on regarde ce qui se vend sur Amazon, par exemple. On fait beaucoup de recherches sur ce que les gens veulent savoir et on le traite à notre manière. »

Il faut donc que les magazines spécialisés se réinventent dans les processus, tout en restant eux-mêmes dans les sujets et en les adaptant à la situation. « Prends l’engouement pour ce qui est local et les demandes de Québec à encourager les producteurs d’ici, note Gary Lawrence. On avait des articles sur des équipementiers québécois encore peu connus, alors on les a remis à jour. »

Penser local

L’accent sur les produits locaux est aussi davantage mis de l’avant du côté du magazine Ricardo, note sa présidente et éditrice, Brigitte Coutu. En confinement, Ricardo Larrivée s’est lui-même lancé dans la production de (populaires) capsules vidéo filmées avec son téléphone et pensées avec l’aide d’une toute petite équipe. « Ricardo s’assure que, dans ses recettes, il y a un accent local, note Mme Coutu. On ne fera pas un jambon à l’ananas par exemple, mais un jambon à l’érable. C’est important de favoriser ça, on sait qu’il faut que notre économie reparte. »

Le média envoie aussi maintenant une infolettre à ses abonnés chaque jour, et essaie de rester collé sur les soucis du moment. « Les gens veulent des collations santé, par exemple, ou veulent cuisiner à petit prix. On parle aussi de mieux prévoir pour aller moins à l’épicerie », note Mme Coutu.

Ricardo s’assure que, dans ses recettes, il y a un accent local

Par chance, note Brigitte Coutu, le contenu du numéro papier de mai de Ricardo reste tout à fait à propos — on y parle du barbecue, notamment. « Mais dans le visuel, on voit le rassemblement de deux familles, c’est nous avec des amis, note la présidente. Quand on travaille des numéros d’été, on fait ça une année en avance », précise-t-elle.

Julie Gobeil, de Protégez-vous, doit aussi penser au contenu de ses prochains numéros papier. « Là, on est en production pour juin, en rédaction pour juillet et on termine les thèmes du mois d’août », note-t-elle. Elle est à revoir toute sa programmation pour la suite, qui ne pouvait pas rester telle quelle, à son avis. « Mais c’est un défi de se retourner pour trouver ce qu’on doit dire pour être pertinent à l’automne 2020. »

Et au-delà du contenu, les publications doivent jongler avec beaucoup d’aléas dans leurs relations avec différents fournisseurs. Chez Ricardo, on a négocié ferme pour être bien distribué. Chez Protégez-vous, il reste des questions sans réponses même pour l’impression. « On vit dans le flou », conclut Julie Gobeil.