Les rôles recalibrés des médias en temps de crise

À l’heure du coronavirus, les rôles de la bête médiatique semblent se recalibrer différemment.
Photo: Sébastien Thibault À l’heure du coronavirus, les rôles de la bête médiatique semblent se recalibrer différemment.

En temps de crise, les journalistes, chiens de garde de la démocratie, doivent-ils se transformer en saint-bernard bienveillants après l’avalanche, voire en « merveilleux pigeons voyageurs » transmettant l’information du gouvernement à la population ? À l’heure du coronavirus, les rôles de la bête médiatique semblent se recalibrer différemment.

C’est une drôle d’époque pour les journalistes, habitués, voire formés à se méfier des messages officiels, ou alors à les remettre en question avec intensité. Le grand bouleversement créé par la COVID-19 amène une certaine modulation dans la profession.

« Toutes les institutions — et les médias aussi — sont en train de s’adapter à ce nouveau contexte exceptionnel, estime Thierry Giasson, professeur titulaire et directeur du Département de science politique de l’Université Laval et chercheur principal du Groupe de recherche en communication politique. On fait face à un renversement des normes ou à une perte de repères par rapport aux normes professionnelles du journalisme, en ce moment. »

Beaucoup de médias, dont Le Devoir, diffusent par exemple en ligne le point de presse très couru du gouvernement de François Legault. Celui-ci a estimé que la presse était un service essentiel, lundi, alors que le docteur Horacio Arruda a décrit les médias comme ses « merveilleux pigeons voyageurs ».

Mais faut-il manger dans sa main ? La réponse est en deux temps, croit le président de la Fédération des journalistes du Québec (FPJQ), Michaël Nguyen. Celui-ci estime que « le rôle de service public [des médias] est encore plus important qu’il ne l’était avant. Il y a des mesures gouvernementales qui sont prises. L’important, c’est de les communiquer à la population, et on joue un rôle crucial là-dedans ». S’il admet que la profession nage dans l’inconnu, il insiste sur le fait que les journalistes conservent leur rôle de surveillance. « J’ai entendu des critiques qui disent aux médias que ce n’est pas le temps de poser des questions tough, mais non, moi je dirais que c’est le temps de continuer. On a notre rôle de gardiens de la démocratie. »

Notre rôle de chien de garde reste inchangé, et il faut continuer, comme les médias québécois le font jusqu’ici, de talonner le gouvernement sur le degré de préparation à la pandémie

 

Jean-François Bégin, directeur de l’information à La Presse, partage cette vision en deux plans du métier. « En temps de crise comme celle que nous traversons en ce moment, les médias ont une responsabilité sociale encore plus grande qu’à l’habitude », dit-il. Mais selon lui, « notre rôle de chien de garde reste inchangé et il faut continuer, comme les médias québécois le font jusqu’ici, de talonner le gouvernement sur le degré de préparation à la pandémie ».

Le magazine Québec Science ne diffuse pas les conférences quotidiennes du gouvernement caquiste, mais l’équipe informe ses lecteurs des enjeux qui en découlent, précise la rédactrice en chef, Marie Lambert-Chan. « Notre rôle, c’est de croiser les sources et, en ce moment, les sources nous disent que [ce qui est mis en place], c’est ce qu’il faut faire. Si le message du premier ministre allait à l’encontre de l’avis des scientifiques, et qu’on transmettait exactement ce message-là, oui, on aurait un problème, mais là, les avis convergent. »

Thierry Giasson tient à le préciser, il a beaucoup d’empathie pour les journalistes en ce moment, qui avancent en quelque sorte dans le noir, alors que tout va très vite. « Néanmoins, le gouvernement, d’une certaine façon, “ nationalise ” les médias pour pouvoir relayer son message vers la population », explique-t-il. À la lumière de sa consommation médiatique, le professeur note aussi que « la perspective critique est moins déployée » que ce que l’on pourrait espérer. « Vous êtes censés être des sentinelles, et demander au gouvernement de rendre des comptes, croit M. Giasson. J’ai vu dans certains ponts de presse le docteur Arruda, le premier ministre ou la ministre McCann ne pas répondre à certaines questions. Ils offrent des réponses, mais pas nécessairement les bonnes réponses. »

Jean-François Bégin trouve pour sa part que le travail en temps de crise « ne nous empêche pas de creuser. On peut questionner sur la capacité du Québec à avoir assez de lits en soin intensif, par exemple, ou la question du retard dans les tests. Ça doit rester. C’est le devoir qu’on a envers nos lecteurs, de leur donner une information complète en “challengeant” le consensus gouvernemental ».

Selon Michaël Nguyen, la profession « doit trouver l’équilibre : ne pas faire peur, informer la population, combattre la désinformation, tout en pensant à notre survie » comme entreprise de presse.

  

Attention à l'amplification

Ouvrez le journal ou regardez les nouvelles à la télévision, tout tourne autour du coronavirus. Mais il faut faire attention à la surcharge d’informations, note Thierry Giasson, professeur titulaire et directeur du Département de science politique de l’Université Laval.

« On est dans un phénomène d’amplification médiatique globale, qui s’explique par l’énormité de la crise, explique-t-il. Il n’y a rien d’autre dans l’espace public que cet enjeu-là, et ça peut créer un phénomène d’obsession, de panique, d’anxiété sociale, qui ne contribue pas à l’amélioration de la crise sanitaire que l’on vit. »

Pire, cette masse d’information peut créer un désengagement social, croit M. Giasson. « Le volume et l’ampleur que cet enjeu unique est en train de prendre dans la couverture médiatique pourraient à terme faire en sorte que des gens se détournent de l’actualité et se mettent à passer outre aux consignes qui sont véhiculées dans les médias. Et là on perd des gens, et c’est problématique. »