Le grand casse-tête des médias à l’ère du coronavirus

«On se prépare à un plan de délocalisation complète de nos activités, confirme le directeur du «Devoir», Brian Myles.
Illustration: Sébastien Thibault «On se prépare à un plan de délocalisation complète de nos activités, confirme le directeur du «Devoir», Brian Myles.

Les journalistes demandent souvent d’obtenir du temps pour sortir du bureau et aller sur le « terrain ». Depuis le début de la pandémie de coronavirus, malgré l’énorme quantité de travail à abattre, une bonne partie des travailleurs de l’information ne sont bel et bien plus dans leurs salles de rédaction, mais plutôt… confinés à la maison.

C’est là une des nombreuses pièces du grand casse-tête logistique avec lequel les entreprises médiatiques doivent jongler pour couvrir la pandémie de la COVID-19 depuis quelques jours. Plus discrètes au départ, les mesures commencent à être davantage visibles, surtout dans les médias électroniques.

À la télévision, on voit de plus en plus d’invités contacter les réseaux par Skype ou Facetime. Un chroniqueur invité à la radio d’État fait ici son segment de chez lui caché sous la couette, pour que le son soit adéquat. Un autre, à la télévision, accroche son micro au bout d’un bâton de hockey pour garder une distance sécuritaire avec ses intervenants. C’est parfois cocasse, mais ce n’est pas moins un casse-tête pour s’assurer que l’information se rende au public.

« Le double défi, c’est d’informer et de protéger les employés », tranche Luce Julien, directrice générale de l’information à Radio-Canada.

La protection d’abord. Dans la tour montréalaise du diffuseur public, une grande majorité des travailleurs font du télétravail. Au Centre de l’information (CDI), Mme Julien estime que 40 à 50 % des quelque 850 des travailleurs sous son aile oeuvrent de leur domicile, malgré les difficultés que cela apporte, ne serait-ce qu’avec la conciliation travail-famille.

« Plus tôt cette semaine, quand je suis rentrée au CDI, j’ai eu une boule au ventre : il y a trop de monde, raconte Mme Julien. On a demandé aux recherchistes de faire du télétravail, et récemment aux affectateurs aussi, même si c’est beaucoup plus compliqué pour eux. On analyse chaque fonction dans le CDI pour les envoyer au maximum chez eux. » Avec l’objectif que le personnel essentiel soit le plus éloigné les uns des autres, pour respecter les consignes de sécurité.

Mais le risque zéro n’existe pas. Selon une note interne obtenue par Le Droit, une personne atteinte de la COVID-19 a fréquenté la semaine dernière les locaux de Radio-Canada à Ottawa. « Un invité ayant utilisé la cabine 39 jeudi dernier […] est atteint de la COVID-19 », a expliqué la direction locale du diffuseur public à ses employés. L’invité serait entré le 12 mars dans ce petit studio, essentiellement un cubicule avec un micro. « Cette personne n’avait pas circulé dans les studios ou ailleurs dans l’édifice », a spécifié au Devoir Radio-Canada. L’individu « a présenté des symptômes de COVID-19 quelques jours après son passage » et « toutes les mesures appropriées ont donc été prises dans les plus brefs délais ».

Depuis vendredi, il n’y aura plus d’invités qui rentreront sur les plateaux d’information. Un studio de poche a été installé dans l’entrée de la tour pour les recevoir. « Quand la crise internationale devient locale, la zone hostile n’est plus à l’étranger, elle est locale et c’est là-dessus que c’est exigeant pour tout le monde. »

Au journal Métro, comme au Devoir et à La Presse, la très grande majorité des journalistes ont déplacé leur bureau à la maison. Au Devoir, les corps de métier responsables de la mise en forme du format papier sont encore installés rue Berri, en attendant que la valeureuse équipe des technologies de l’information peaufine la stratégie de production toute externalisée.

« On se prépare à un plan de délocalisation complète de nos activités, confirme le directeur du journal, Brian Myles. Il faut rassurer les employés aussi, les protéger, s’assurer qu’on les traite bien. Que l’on contienne le risque, et qu’on le fasse en continuant de produire l’information parce qu’on est plus nécessaires que jamais. »

À La Presse, l’opération de délocalisation est majeure. Quelque 200 travailleurs en tout genre — graphistes, photographes, relecteurs, journalistes — oeuvrent habituellement dans la rédaction. Ils sont maintenant presque tous dans leur foyer respectif.

« Le gros problème c’est la coordination et la communication, concède Jean-François Bégin, directeur de l’information de La Presse. Les chefs de division, les affectateurs, ils sont sur la ligne de front, ils ont de grosses équipes de journalistes devant eux et ils doivent gérer le flot.

Sauf que là tout le monde communique par courriel, par texte, par Messenger, ou Google Hangout… la multiplicité des plateformes ça complique la vie de tout le monde. Mais on devient de plus en plus efficace. »

Continuer à produire

Après la protection, reste la production de l’information, que tous nous assurent être en forte demande. Toute la société est touchée par les impacts du coronavirus et s’y intéresse. À La Presse, il se produit certains jours jusqu’à 50 articles de plus qu’en temps normal sur le site Web, note M. Bégin. « On essaie de ratisser le plus large possible, la quasi-totalité du journal est consacrée à ça, note-t-il. Il faut aussi que ce soit le plus incarné possible, le lecteur doit se reconnaître dans le journalisme qu’on fait. »

Pour l’instant, à La Presse, l’équipe des sports reste occupée malgré les nombreuses saisons sportives annulées ou reportées. Au Cahier Arts et être, le second volet a pris le dessus, souligne Jean-François Bégin.

À Radio-Canada, Luce Julien souligne deux angles forts : dresser un portrait dans toutes les provinces, et aussi miser sur la science. « Il faut faire le travail intelligemment, sobrement dans le ton et avec des experts, des experts, des experts, qui connaissent leur affaire ».

Le directeur du Devoir admet ne pas avoir les mains dans la gestion quotidienne de la couverture de la COVID-19, qui prend presque toutes les pages du média que vous tenez entre vos mains. « Ce que je dis à mon équipe, c’est de ne pas oublier notion de service public qu’on doit jouer en ce moment, dit-il. Il faut couvrir les sujets plus anxiogènes et les annonces gouvernementales, mais il faut outiller nos lecteurs pour qu’ils passent à travers cette pandémie-là sans y laisser leur quiétude mentale. »

Legault salue le travail des médias

Le premier ministre du Québec, François Legault, planche sur des mesures d’aide financière pour les médias qui sont aux prises avec des revenus publicitaires en chute libre depuis le début de la pandémie. « On est en train de regarder ce qu’on peut faire financièrement parce que c’est vraiment un secteur qui est critique pour les prochaines semaines, les prochains mois », a-t-il déclaré vendredi. En pleine crise sanitaire, il a salué le travail des journalistes qui relaient les consignes de la Santé publique, tout en dissipant les rumeurs sur la COVID-19, et ce, « dans des conditions qui sont difficiles ». « Il faut continuer. On a besoin de vous autres pour informer la population. C’est un service essentiel », a-t-il fait valoir.

Marco Bélair-Cirino