Réinventer le rapport au lecteur de la presse d’information

«Le chiffre d’affaires publicitaire des journaux américains est passé entre 2007 et 2018 de 50 à 14 milliards de dollars, une chute
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Le chiffre d’affaires publicitaire des journaux américains est passé entre 2007 et 2018 de 50 à 14 milliards de dollars, une chute "incroyable" de 70%», dit Vincent Peyrègne, directeur général de l’Association mondiale des journaux (AMJ).

Les temps sont durs pour la presse d’information depuis quelques années, reconnaît le directeur général de l’Association mondiale des journaux (AMJ), Vincent Peyrègne. Le Français estime toutefois que, si la crise des médias fait mal, elle offre aux entreprises l’occasion de réinventer leur rapport aux lecteurs.

M. Peyrègne est de passage à Montréal mardi en compagnie du président de son association, Fernando de Yarza. Les deux hommes sont les invités d’une discussion organisée par le Centre d’études sur les médias en collaboration avec l’École des médias de l’UQAM, qui héberge l’événement intitulé « Les journaux au XXIe siècle : quelle place pour la presse d’information ? ».

Pour illustrer l’état des lieux, le directeur général de l’AMJ donne deux statistiques. Le chiffre d’affaires publicitaire des journaux américains est passé entre 2007 et 2018 de 50 à 14 milliards de dollars, une chute « incroyable » de 70 %. L’autre : dans la même période, le nombre de journalistes dans les rédactions américaines est passé de 114 000 à 86 000, soit une baisse de 25 %.

Photo: WNA-AMJ Vincent Peyrègne, le directeur général de l’Association mondiale des journaux (AMJ)

En 2015, il y a eu ce que vous appelez un tournant historique pour la presse, car les revenus publicitaires, aspirés par les géants du Web, étaient pour la première fois inférieurs aux revenus des abonnements. C’est une catastrophe ?

Ça cause beaucoup de dommage pour la presse, mais c’est en même temps une super nouvelle, dans la mesure où ç’a été le déclencheur d’une prise de conscience des éditeurs. Que leur métier, c’était d’abord de servir leur communauté, leur auditoire, leurs lecteurs, avant de servir leurs annonceurs. On a toujours dit que la presse était vieillissante, qu’elle ne savait pas se remettre en cause, mais là on est obligés de le faire, à marche forcée.

Quel genre d’investissement proposez-vous alors aux patrons de presse ?

Il faut savoir quels sont les quatre ou cinq piliers de l’engagement de vos lecteurs. On a compris qu’on était dans l’ère de la donnée, que ce n’était pas systématiquement un vilain mot que de parler de marketing dans les rédactions. C’est utile de connaître son lectorat quand on est journaliste. Ça ne veut pas dire qu’on va dévier de sa mission fondamentale. Mais vu que votre lecteur est distrait par plein de choses, qu’il n’a plus le temps, qu’il n’a pas l’argent pour payer son information, eh bien, il faut que vous lui serviez des choses qui sont dans sa fenêtre de tir.

Il faut donc que les journaux travaillent mieux leurs contenus ? C’est une question de qualité ?

C’est plus que les contenus, ce sont les auditoires. Les journaux qui produisent des contenus de qualité, il y en a quand même pas mal, et il y en a beaucoup qui souffrent et qui vont peut-être disparaître. Ce n’est pas parce que vous avez du contenu de qualité que vous allez trouver un modèle économique.

Notez-vous une certaine tendance mondiale vers un modèle ou un autre ?

Dans les grands modèles de développement d’un renouveau ou de la sauvegarde de l’existant, il faut retrouver un moyen de monétiser les contenus. La gratuité, c’est la mort lente de la presse. Mais il y a des modèles intermédiaires, tout n’est pas nécessairement derrière un mur payant. Mais il faut des capacités d’investissement et, s’il n’y a pas d’actionnaires ou d’investisseurs, vous ne pouvez pas diversifier vos activités.

En ce sens, les grosses pointures américaines, comme le New York Times ou le Washington Post, ont une longueur d’avance sur la grande majorité des journaux. Sont-ils quand même des exemples à suivre ?

Ce sont des modèles à suivre dans la démarche. Cette révolution humaine, et un peu techniciste de la presse, elle a véritablement été portée par des entreprises comme le New York Times. C’est important pour tout le monde, ça donne une ligne. Après, de dire que tout le monde peut faire pareil, non.

Les choses sont-elles si différentes selon l’endroit où vous êtes dans le monde ?

Il y a des valeurs communes qui sont partagées de l’Inde en passant par le Pakistan et jusqu’au Québec. Ce n’est pas la manière dont vous écrivez qui fait la différence, mais c’est votre rôle. Il y a un truc unique dans notre profession, c’est qu’on a le sentiment à juste titre d’être utiles à la société, à la liberté d’expression, à la démocratie.