Des recherchistes veulent se syndiquer

Depuis 1988, le métier de recherchiste n’est représenté par aucune organisation syndicale spécifique.
Photo: iStock Depuis 1988, le métier de recherchiste n’est représenté par aucune organisation syndicale spécifique.

Un groupe de quelque 300 recherchistes oeuvrant dans l’audiovisuel québécois a sollicité plusieurs entités syndicales du milieu. Ces travailleurs malheureux de leurs conditions précaires veulent ainsi se battre en cour pour obtenir une accréditation à laquelle ils n’ont pas droit en vertu de la Loi sur le statut de l’artiste.

Au coeur de ce mouvement se trouvent trois recherchistes d’expérience, Jérôme Guay, Amélie Badier et Jean-Philippe Larose, qui creusent le dossier depuis presque trois ans maintenant. La démarche de syndicalisation a notamment été dévoilée par un message de l’Union des artistes (UDA) à ses membres sur son site Web et par l’entremise d’une capsule vidéo de sa présidente, Sophie Prégent.

« Les différents syndicats dans l’audiovisuel ont procédé à des démarches auprès de leurs membres, car ils doivent obtenir leur approbation avant de décider s’ils peuvent aller de l’avant », explique Amélie Badier.

Depuis 1988, le métier de recherchiste n’est représenté par aucune organisation syndicale spécifique. Certains travailleurs sont syndiqués comme contractuels, mais beaucoup sont aussi pigistes, donc sans protection et sans avantages sociaux.

Les recherchistes sont plus présents dans les domaines de la télévision et de la radio. Ils vont ainsi trouver des idées de sujets, des invités, mener des pré-entrevues, et ce, dans le domaine des variétés, du journalisme ou des affaires publiques.

Un processus complexe

Au coeur des difficultés des recherchistes se trouve la Loi sur le statut de l’artiste, qui ne les reconnaît pas comme créateurs. « Et on n’a pas le choix d’y être reconnus pour pouvoir se syndicaliser », explique Amélie Badier.

Après beaucoup de travail en amont, le groupe d’Amélie Badier, Jérôme Guay et Jean-Philippe Larose en est donc au tout début de ses démarches officielles.

« On rencontre prochainement notre comité de recherchistes mobilisés, on va proposer les solutions possibles, et le choix sera fait par la majorité, dit Amélie Badier, qui envisage une rencontre dans les prochains mois. Et une fois que ce choix-là sera fait, l’instance [syndicale] choisie devra défendre notre cause en cour. »

C’est le Tribunal administratif du travail qui devra alors se pencher sur l’éligibilité des recherchistes à la Loi sur le statut de l’artiste.

« Et si notre cause est gagnée, on pourra alors développer une convention collective, se donner un titre et les conditions de travail en lien », poursuit Mme Badier.

En théorie, plusieurs groupes syndicaux pourraient être sur les rangs, comme la SARTEC (qui a jadis représenté les recherchistes), l’AQTIS, l’UDA et même la Fédération nationale des communications (FNC), qui représente plusieurs syndicats de journalistes.

Ce que je trouve déplorable, c’est qu’ils ne sont représentés par aucune association. Ce sont des intervenants du milieu de la culture qui n’ont aucune protection, aucun filet social.

La présidente de la FNC, Pascale St-Onge, admet être au courant du dossier, mais précise « qu’il est clair que les personnes visées, ce sont les travailleurs autonomes et pas ceux qui ont déjà une accréditation syndicale ».

Sophie Prégent, de l’UDA, précise que les démarches sont « très embryonnaires » et que son organisation « n’est pas en mode séduction », mais plutôt dans une démarche destinée à « savoir si les membres [souhaitent] que le conseil d’administration se penche sur la question ».

« Ce que je trouve déplorable, ajoute Mme Prégent, c’est qu’ils ne sont représentés par aucune association. Ce sont des intervenants du milieu de la culture qui n’ont aucune protection, aucun filet social. »

Le vétéran recherchiste Jérôme Guay estime que c’est trop souvent son corps de métier qui « subit le contrecoup des enveloppes des diffuseurs, qui s’ajustent aux conventions des réalisateurs, des scénaristes, des caméramans. On a les miettes de budgets qui restent. »

Cela dit, M. Guay précise que les recherchistes ne se battent pas contre leurs milieux, mais « avec eux, pour faire avancer nos conditions ».

Radio-Canada

Radio-Canada est un des grands employeurs de recherchistes. Selon le président du Syndicat des communications du diffuseur public, Pierre Tousignant, ils seraient une centaine dans la grande tour montréalaise, répartis entre l’information et la radio ou la télévision générale. Certains portent simultanément le chapeau de chroniqueur. Tous sont syndiqués, mais la majorité sont contractuels.

« Mais ce sont des gens qui travaillent pour l’essentiel à l’année, ça ne se justifie plus », déplore M. Tousignant.

Ce dernier a vu plus d’une vingtaine de ses membres assister aux réunions des recherchistes voulant se syndiquer, confie-t-il au Devoir. « Je n’ai aucune colère, mais c’est un rappel à l’ordre qu’ils nous faisaient. Ça fait des années qu’ils sont mal traités par la convention collective, et il est temps que ça change. Moi, je le prends comme un coup de pied au derrière, un rappel à l’ordre. Il est temps qu’on les traite correctement. »

Artistes, les recherchistes?

Les recherchistes peuvent-ils être reconnus comme des artistes au sens de la loi ? C’est la question que devra trancher le Tribunal administratif du travail si le dossier se rend jusqu’à lui. Dans une capsule vidéo, la présidente de l’Union des artistes, Sophie Prégent, estime « qu’il est tout à fait possible de dire que recherchiste, maintenant, c’est un travail qui s’apparente [à celui des] artistes créateurs, comme les metteurs en scène, les chorégraphes, les réalisateurs. » Un avis que partage Marie-Ève Potvin, recherchiste depuis 2004 et qui donne une formation sur sa profession à l’INIS. « Les recherchistes, ce sont des artistes à 100 %, tranche-t-elle. Ce sont des créateurs de contenus [à l’origine de] presque tout ce qu’on voit à la télévision. » « On n’est pas Picasso non plus, on va appeler un chat un chat, dit-elle en riant. Mais il faut tout le temps trouver des solutions, de nouvelles façons d’aborder de nouveaux sujets; pour moi c’est hypercréatif ce métier-là. » La recherchiste Amélie Badier, quant à elle, estime qu’il faut voir son corps de métier « dans une ligne de pensée où la recherche est l’équivalent de la réalisation et de la postproduction. En amont, pendant et après ».