Québecor mise sur la création de contenu plutôt que sur la décroissance

France Lauzière, la présidente et cheffe de la direction de Groupe TVA, et cheffe du contenu de Québecor Contenu, navigue chez Québecor et dans l’industrie de la télévision depuis 19 ans. Forte de cette expérience, elle a choisi d’investir dans la création québécoise.
Photo: TVA France Lauzière, la présidente et cheffe de la direction de Groupe TVA, et cheffe du contenu de Québecor Contenu, navigue chez Québecor et dans l’industrie de la télévision depuis 19 ans. Forte de cette expérience, elle a choisi d’investir dans la création québécoise.

Dans une industrie télévisuelle qui doit réinventer sa façon de produire, de diffuser et de rentabiliser ses activités, Québecor a l’intention de mettre l’accent sur la création de contenus — et de l’exploiter à l’international — plutôt que de gérer la décroissance, a expliqué France Lauzière, la présidente et cheffe de la direction de Groupe TVA, et cheffe du contenu de Québecor Contenu.

« Il y a une réelle pression pour le contenu et la création québécoise, note Mme Lauzière dans une longue entrevue au Devoir. Soit on gérait de la décroissance, soit on investissait énergie, argent et talent. Et on fonce » dans la création de contenus.

Ces déclarations arrivent quelques jours après que le Groupe TVA et Québecor Contenu ont annoncé une nouvelle équipe de direction bonifiée et restructurée, en toute logique avec « les investissements qu’on compte faire pour créer un volume supplémentaire de projets », explique France Lauzière.

Cette dernière, qui navigue chez Québecor et dans l’industrie de la télévision depuis 19 ans, donne l’exemple du Club illico, la plateforme d’écoute sur demande de Vidéotron. « En 2019, Québecor Contenu a collaboré à offrir 16 productions originales au Club illico; pour 2020, on en projette 30. Et la grande surprise, pour 2021, on en projette 50. »

La dirigeante assure que TVA, vaisseau amiral de l’entreprise, accueillera aussi sa part de nouvelles émissions, tout comme les chaînes spécialisées de Québecor.

« De la stratégie de diffusion sur une seule plateforme, on a évolué à une stratégie multiplateforme, dans l’idée de rejoindre les publics où ils sont. Parce que, sinon, ils vont déserter », explique Mme Lauzière.

Ce qui n’est pas une tâche aisée, car, comme le révèlent les cotes d’écoute, une bonne partie de l’auditoire reste encore attaché à la télévision traditionnelle. « Il faut aller vers le futur, mais il ne faut pas renier l’histoire. […] On ne peut pas fermer ça du jour au lendemain, il faut faire le transfert. »

Des revenus de l’international

Mais créer davantage de contenu « a des implications financières », affirme France Lauzière. Et c’est là que la stratégie internationale de Québecor Contenu vient jouer un rôle important, estime la dirigeante, qui veut que cette division de l’entreprise se déploie davantage, afin « de diversifier les sources de revenus ».

« On a un plan précis pour l’international, dit Mme Lauzière. On travaille avec des clients étrangers, on se donne des cibles par territoire. »

L’entreprise veut, d’une part, propulser dans le monde ses propres concepts — ce qu’on appelle les « formats » — et, d’autre part, vendre ses émissions déjà produites, qui peuvent être doublées ou sous-titrées, au choix de l’acheteur.

La naissance de l’émission de danse Révolution, produite avec Fair-Play, s’inscrit dans cette démarche. « Ç’a pris trois ans de développement, note Mme Lauzière. On ne voulait pas faire juste un show de danse, mais un show de danse avec un élément “format”. Pour ce faire, ça prend du temps, on a fait des pilotes, on a investi de l’argent qui n’était pas pour l’exploitation spécifique au Québec. » L’investissement rapporte : l’émission a séduit la Chine, la Russie et la Lituanie, alors que des négociations sont en cours avec la France.

Mme Lauzière mentionne qu’il est même arrivé, avec l’émission La faille, qu’un acheteur étranger livre une partie du montant d’achat en amont, afin que la production québécoise puisse réinvestir tout de suite dans la création pour obtenir un meilleur résultat.

Québecor c. Bell

En plus des ventes d’émissions, Québecor compte bien se battre pour conserver ses entrées d’argent issues de la publicité. « On a de bons revenus publicitaires, mais ce n’est pas en croissance par contre », note France Lauzière.

Si elle montre du doigt les géants étrangers du numérique « qui vont soutirer des dollars de commercialisation », le concurrent direct local, Bell, est une autre cible.

Une récente campagne de publicité dans les médias de Québecor dénonce l’achat de V par Bell, et s’inquiète notamment de voir son concurrent devenir « un écrasant monopole ».

« Souvent ici, on met Bell un peu sur le même pied que Québecor, mais c’est une grave erreur, souligne Mme Lauzière. Il ne faut pas confondre la popularité et la dominance. TVA est populaire. Le réseau et les chaînes spécialisées, on est à environ 37 % de parts de marché. Mais Bell est dominant, parce que son pouvoir d’achat et de négociation publicitaire est inégalé au Canada, et c’est dangereux. »

Les deux entreprises, qui seront devant le CRTC dès mercredi lors d’une audience sur l’achat de la chaîne V, ont d’ailleurs multiplié les différends depuis quelques mois, certains se retrouvant en justice.

Bell est dominant, parce que son pouvoir d’achat et de négociation publicitaire est inégalé au Canada, et c’est dangereux

 

« Les poursuites, c’est un passage obligé pour faire valoir des points. Il faut voir que notre intérêt réel derrière ça c’est la vitalité de nos activités. » Et le jeu en vaut-il la chandelle ? « Parfois, c’est nécessaire », se contentera d’ajouter Mme Lauzière.

Et tout ça sans parler des critiques de Québecor devant « un système à deux vitesses », où des entreprises comme Netflix ne sont pas soumises au même cadre réglementaire que les acteurs canadiens. À ce sujet, France Lauzière souligne que le récent rapport Yale est courageux et comporte « de bonnes nouvelles » pour l’entreprise.

« On pourra se dire qu’on a pris part à une étape de notre industrie qui n’était pas banale », conclut-elle avant de raccrocher.