Cinq ans après Charlie, «la peur l’a emporté»

«Les leçons de l’attaque contre
Photo: Jean-François Monnier Agence France-Presse­ «Les leçons de l’attaque contre "Charlie Hebdo" n’ont pas été tirées», estime Christophe Deloire, le secrétaire général de Reporters sans frontières.

« Les leçons de l’attaque » contre l’hebdomadaire et pour la liberté de la presse « n’ont pas été tirées », déplorent Christophe Deloire, de Reporters sans frontières, et Ahmed Shaheed, rapporteur spécial de l’ONU chargé de la liberté de religion ou de croyance.

« La mère de toutes les libertés », « un outil essentiel à la civilité », « un besoin indispensable pour le progrès ». Les belles périphrases ont beau s’empiler pour évoquer la liberté de la presse et son corollaire, le droit au blasphème, l’atmosphère n’était pas au triomphe lundi après-midi, à la conférence de presse organisée dans les locaux de l’Agence France-Presse par Reporters sans frontières (RSF). De fait, « les leçons de l’attaque contre Charlie Hebdo n’ont pas été tirées », estime Christophe Deloire, son secrétaire général.

Aussi, à la veille du cinquième anniversaire de la tuerie perpétrée contre l’hebdomadaire satirique et en présence de son avocat, Richard Malka, RSF et deux rapporteurs spéciaux de l’ONU ont-ils appelé solennellement organisations internationales et États à protéger les journalistes de l’intolérance religieuse.

Légalisation du blasphème

Ces derniers en ont besoin, rappelle Christophe Deloire : « Les résolutions de l’ONU sur la protection des journalistes, qu’elles aient été adoptées par le Conseil de sécurité, l’Assemblée générale ou le Conseil des droits de l’homme, ne mentionnent pas une seule fois la question du danger que représente l’intolérance religieuse pour les journalistes. » Et ce, alors que la légalisation du blasphème est loin d’être acquise partout dans le monde, déplore le responsable de RSF. Depuis 2015, seuls 8 pays ont retiré la notion de blasphème de leur cadre juridique, alors que, dans 69 autres États, ce dernier continue à être puni par la loi, rappelle Elizabeth O’Casey, directrice du plaidoyer de Humanists International, qui a publié le rapport The Freedom of Thought.

Photo: Stephane de Sakutin Agence France-Presse

« La peur l’a emporté », regrette pour sa part Ahmed Shaheed, rapporteur spécial de l’ONU chargé de la liberté de religion ou de croyance. Et de citer des pays comme le Pakistan, l’Inde et le Bangladesh, où la religion est instrumentalisée pour supprimer la liberté d’expression. En appel vidéo depuis la Californie, David Kaye, rapporteur spécial chargé de la liberté d’opinion et d’expression, souligne, lui, le danger des « discours de haine contre les plus vulnérables, en particulier sur les réseaux sociaux ».

Nouveaux oripeaux de la censure

Pour marquer le coup, les deux rapporteurs et le secrétaire général de RSF appellent à introduire la problématique du blasphème dans les prochaines résolutions onusiennes sur la protection des journalistes et dans le cadre du plan d’action contre les discours de haine lancé en juin 2019 par António Guterres, le secrétaire général de l’ONU.

Mais la censure sévit, même quand la loi ne condamne pas la critique des religions, dénonce Richard Malka, avocat depuis vingt-sept ans et demi de l’hebdomadaire satirique. Si « le merveilleux droit au blasphème » est garanti par la justice et l’État — il désigne le policier qui ne le quitte pas depuis des lustres —, en revanche, « les hommes ont l’air d’avoir peur de leur liberté, si bien que jamais la liberté d’expression n’a autant reculé ». Dans le « respect des sensibilités » ou des « minorités », il dénonce les nouveaux oripeaux de la censure ou, plutôt, de « l’autocensure ». Et de rappeler qu’avant même l’attentat, « à chaque nouvelle polémique autour de Charlie, des intellectuels et des journaux se détournaient de nous, dans un mouvement qui délégitimait ce qu’était l’hebdomadaire ». L’avocat l’assure, ce mouvement n’a pas été arrêté par les attentats. « Rien n’a changé, ça ne peut que mal finir », conclut Richard Malka dans un sourire.