Antoine Desilets, le photographe à l’instinct sensible

René Lévesque, ministre libéral des Richesses naturelles du Québec en 1962
Photo: Collection Luc Desilets René Lévesque, ministre libéral des Richesses naturelles du Québec en 1962

« Je suis devenu très triste tout d’un coup. » Jacques Nadeau a appris le décès d’Antoine Desilets par la bouche d’un journaliste, qui l’a appelé tard jeudi soir pour recueillir son témoignage. « Mais en me réveillant ce matin, j’avais le sourire quand même », confie le photographe du Devoir en entretien, alors que lui revenaient en tête les bons moments partagés avec le père du photojournalisme au Québec.

Jacques Nadeau avait tenu à rencontrer M. Desilets en 2016, curieux de mieux comprendre ce pionnier admiré et respecté de tous. Ce dernier venait de subir une importante opération à la jambe, se remémore M. Nadeau, mais l’avait tout de même invité à la maison, généreux qu’il était. Parce qu’il s’attendait à voir un homme affaibli et fort probablement alité, le vétéran du Devoir lui avait précisé ne pas vouloir le déranger outre mesure.

« Un petit 15 minutes », avait-il dit. « Quand je suis arrivé, il était debout. Il m’a accueilli avec un grand sourire. »

M. Nadeau prend des nouvelles de son état de santé, bien sûr, mais rapidement la conversation dévie. Autour de cette même passion qui les unit, tout y passe : les deux hommes parlent de leur carrière, des voyages qu’ils ont faits et des gens qu’ils ont rencontrés, chaque fois capturés par la lentille de leurs appareils jamais bien loin. « On a parlé de photo pendant cinq heures. »

 
Photo: Collection Luc Desilets Félix Leclerc, photographié en 1974 sur sa terre à l’île d’Orléans.

Comme beaucoup d’autres (dans le milieu journalistique, mais bien au-delà), Jacques Nadeau se souvient du talent incontestable d’Antoine Desilets, mais surtout du don qu’il avait pour insuffler à ses clichés inventifs — et parfois même un brin humoristique — cette dose d’humanité si essentielle.

« C’est quelqu’un qui a toujours été convaincu que la photo est quelque chose qui fait du bien à l’être humain. Et je pense la même chose aussi », souffle-t-il, émotif.

Passionné et généreux

Antoine Desilets fut ce photojournaliste primé ayant oeuvré à La Presse et au Jour, mais il fut aussi cet auteur à succès ayant démocratisé la photographie au Québec. Ses livres destinés aux amateurs et aux professionnels de la photo se sont vendus à des dizaines de milliers d’exemplaires.

Et c’est surtout par ces bouquins que la garde actuelle de photojournalistes québécois a connu le travail et l’oeuvre de ce monument. « Quand je suis entré à La Presse en 2000, ça faisait près de 30 ans qu’il était parti », illustre Ivanoh Demers, maintenant photojournaliste à Radio-Canada.

 
Photo: Collection Luc Desilets L’avènement de la laïcité au Québec, selon Antoine Desilets

Celui-ci a néanmoins eu la chance de le rencontrer à quelques reprises, d’abord lors des remises de prix Antoine-Desilets — qui récompense chaque année les photographes ayant produit les meilleures photos de presse —, puis toute une journée, en 2014. M. Demers avait alors décidé de lui consacrer sa première chronique pour La Presse.

« Je suis allé chez eux, je l’ai photographié, on a mangé du pâté chinois avec sa femme en jasant photo pendant une couple d’heures… c’était ça Antoine. »

Ivanoh Demers garde surtout en mémoire la passion contagieuse et la générosité sans borne de cet homme qui l’a fortement influencé. Car Antoine Desilets était une mine d’or de conseils, reprend M. Demers, citant cet adage de son cru qu’il lui a maintes fois répété : « Il y a beaucoup de photographes qui regardent, mais qui ne voient pas. »

Gare à ceux qui voudraient se coller le nez au viseur trop rapidement.

 
Photo: Collection Luc Desilets L’élection de Claude Charron en novembre 1976

« Il innovait avec un style particulier, spécialement avec ses photos grand-angles, assez inédites pour l’époque », mentionne de son côté Bernard Brault, photojournaliste à La Presse.

Lui-même raconte avoir parcouru les livres de M. Desilets à l’époque où il effectuait ses premières affectations au Courrier du Sud, à la recherche de conseils et d’inspiration.

« Il m’a beaucoup aidé dans mon cheminement », résume celui qui a notamment remporté quatre prix Antoine-Desilets.

Les deux hommes se sont croisés à quelques reprises au fil des années, jusqu’à cet été à Drummondville, à l’occasion d’une exposition rétrospective consacrée à l’oeuvre de M. Desilets.

« J’aimais toujours son sens de l’humour. C’était un homme qui était tout le temps joyeux, passionné par la photo », se souvient Bernard Brault. Et d’ajouter : « Je ne sais pas s’il va y avoir un jour au Québec un aussi grand photographe ayant révolutionné son époque. »


Biographie

Antoine Desilets est né à Montréal en 1927 au sein d’une famille de 10 enfants. Après le décès de sa mère en 1935, il est placé dans un orphelinat, où il découvre la photographie. À l’âge de la majorité, il s’enrôle au sein de la Royal Canadian Air Force, où il tentera de devenir photographe de l’armée, en vain. Après avoir occupé un emploi dans une agence de photo, il est embauché à La Presse en 1961. Pendant cette décennie, il reçoit pas moins de 70 prix de photographie internationaux, dont celui de photographe de l’année du National Press Photographers Association. En 1974, il quitte le quotidien de la rue Saint-Jacques pour se joindre au journal Le Jour, où il travaille pendant deux ans. Durant sa carrière qui a marqué le Québec, Antoine Desilets a publié plusieurs ouvrages couronnés de succès et a été primé maintes fois sur diverses tribunes. Il s’est éteint jeudi à l’âge de 92 ans, entouré des siens.