La France aura son conseil de déontologie journalistique

L'organisme d’autorégulation sera constitué de membres journalistes, d'éditeurs et de membres issus du public.
Photo: Philippe Lopez Archives Agence France-Presse L'organisme d’autorégulation sera constitué de membres journalistes, d'éditeurs et de membres issus du public.

La profession journalistique française mettra sur pied lundi prochain un nouvel organisme d’autorégulation, le Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM). Le projet s’inscrit dans un contexte de « crise de confiance du public envers les médias et de tentatives de manipulation de l’information ».

Alors que la France débat depuis des années de l’encadrement du journalisme — ses artisans se méfiant de la création d’un ordre ou de l’impact d’une main étatique qui l’encadrerait —, l’Observatoire de la déontologie de l’information (ODI) a publié sur son site lundi la tenue de l’assemblée générale fondatrice du CDJM, qui se tiendra le 2 décembre.

Fondé en 2012, l’ODI travaille à la mise sur pied du nouveau Conseil depuis plusieurs mois. Il a insisté dans sa présentation sur le fait que le CDJM est « un organe professionnel d’autorégulation, indépendant de l’État », et qu’il « n’est pas un ordre des journalistes, un tribunal de la pensée ou une instance de censure ; il n’est pas une instance étatique ou administrative ».

Le président de l’ODI, Patrick Eveno, a expliqué au Devoir que les journalistes français « ont toujours peur qu’on leur impose quelque chose. [Ils] ont surtout peur qu’on leur impose des lignes éditoriales, des choix rédactionnels, alors qu’on précise bien chaque fois que les lignes éditoriales sont parfaitement libres, qu’elles dépendent du consensus entre le propriétaire d’un média et sa rédaction ».

Selon les plans de M. Eveno, la future instance sera constituée à parts égales de membres journalistes, éditeurs et issus du public. Au total, il pourrait y avoir dix représentants de chaque catégorie. Un budget d’environ un million d’euros (environ 1,5 million de dollars canadiens) sera nécessaire. Le nouveau conseil pourrait devoir traiter plus de 300 dossiers par an, croit-il.

Question de confiance

La création du CDJM s’inscrit dans un contexte où l’on parle beaucoup de fausses nouvelles et où la confiance envers les journalistes « est érodée », souligne Patrick Eveno.

« Encore plus avec les gilets jaunes, mais ça fait plusieurs années en France qu’on a un baromètre de la confiance envers les médias, et elle ne cesse de chuter depuis 10 ou 15 ans. Il faut rétablir le dialogue avec le public, croit le président de l’ODI. Il faut qu’on puisse lui dire que voilà, dans le tout-venant médiatique actuel, avec Twitter, Facebook et ce genre de choses, les journalistes professionnels peuvent peut-être trier un petit peu et faire en sorte que ce soit plus crédible. »

Le ministre de la Culture, Franck Riester, avait déclaré à la mi-mars qu’un conseil de presse pouvait « être fort utile pour renouer un lien de confiance avec les citoyens », mais que ce type d’instance ne pouvait fonctionner « que si c’est la profession qui s’en saisit ».

Question d’honneur

Comme le Conseil de presse du Québec, le futur CDJM est un tribunal d’honneur, c’est-à-dire qu’il ne pourra pas imposer de sanctions pénales ou financières. Il publiera des avis à la fois sur son site et celui du média concerné. L’instance recevra des requêtes du public, mais pourra aussi s’autosaisir de dossiers problématiques.

L’outil d’un conseil de presse est-il le bon pour affronter les défis éthiques actuels du journalisme ?

« Il ne peut pas y avoir d’autres outils, tranche M. Eveno. La liberté d’expression doit rester pleine et entière. Le droit du public à être informé, la liberté de l’information, c’est essentiel à la démocratie, on ne peut pas contrevenir à ça. Mais effectivement, c’est peut-être une petite cuillère pour vider l’océan, mais je crois que c’est important de montrer que les médias professionnels sont prêts à rendre des comptes, à s’expliquer et éventuellement à dire qu’ils n’ont pas failli, parce qu’ils ne faillissent pas toujours. »

Aux yeux de M. Eveno, il faut surtout que les erreurs soient reconnues et qu’elles soient « pédagogiques, à la fois pour le public et pour les médias ».

La création de ce conseil de presse est issue des recommandations du rapport Hoog, commandé par le ministère de la Culture de France et mené par Emmanuel Hoog, l’ancien patron de l’Agence France-Presse et de l’Institut national de l’audiovisuel.

Pour financer le CDJM, le rapport Hoog proposait deux sources de revenus, soit d’un côté les entreprises de presse qui en seront membres, et de l’autre l’État, en précisant que sa contribution devrait être plafonnée à 49 % du budget et être « sans aucune contrepartie en matière de gouvernance », par souci d’indépendance.

Selon l’ODI, 21 pays de l’Union européenne sont déjà dotés d’un conseil de déontologie.

Bien accueilli au Québec

Le Conseil de presse du Québec a souligné la création du CDJM, spécifiant que l’autorégulation et l’indépendance de cette instance sont « extrêmement importantes », selon sa secrétaire générale, Caroline Locher.

« Ce qu’ils sont en train de faire est très positif et nécessaire », ajoute-t-elle. Le Conseil de presse du Québec a été invité à l’Assemblée nationale française pour relater les détails du fonctionnement de l’instance québécoise.

Une conférence qui se tiendra dans les prochains jours rassemblera par ailleurs au Maroc plusieurs représentants de conseils de presse issus de partout dans le monde.

« Le conseil de presse marocain a été créé cet été, et en Tunisie il y a des discussions à ce sujet, note Mme Locher. On sent qu’il y a un mouvement intéressant et on va pouvoir en discuter. Ça sera une bonne occasion pour la France de voir ce qui se fait ailleurs. »