Du passé, la caravane?

Lors de la campagne, seuls quelques médias ont décidé de payer entre 12 000$ et 50 000$ par personne pour suivre les principaux chefs.
Photo: Chad Hipolito La Presse canadienne Lors de la campagne, seuls quelques médias ont décidé de payer entre 12 000$ et 50 000$ par personne pour suivre les principaux chefs.

Les ressources financières des médias canadiens étant plus fragiles que jamais, seule une poignée d’entreprises de presse ont décidé, lors de la dernière campagne fédérale, d’affecter des journalistes à bord des avions des chefs de partis. Si certains patrons jugent que l’exercice a été important malgré son coût élevé, d’autres se réjouissent plutôt d’avoir pu investir dans des contenus qui leur ont permis de se démarquer.

Lors des campagnes électorales provinciales, la grande majorité des déplacements se fait en autobus. Au fédéral, toutefois, les chefs, leur entourage et les journalistes — la caravane, quoi — troquent les roues pour les ailes, afin de faire efficacement campagne d’un océan à l’autre. De Vancouver à Halifax, il y a quand même 5800 kilomètres à franchir.

Lors de la campagne qui s’est conclue lundi, seuls quelques gros médias ont décidé de payer entre 12 000 $ et 50 000 $ par personne et par parti pour suivre les principaux chefs, de façon partielle ou en totalité. Parmi eux : le Toronto Star, le National Post, le Globe and Mail, CBC et Radio-Canada, ainsi que l’agence La Presse canadienne, qui avait toutefois déployé moins de ressources francophones que par le passé.

Parmi les absents, il y avait notamment La Presse, qui déjà en 2015 avait décidé de ne plus monter à bord des avions. « Pour moi, c’est trop cher pour ce que ça rapporte », note Éric Trottier, vice-président à l’information et éditeur adjoint du quotidien numérique. « L’ensemble des médias écrits, Le Devoir, LeJournal de Montréal, nous-même, on se bat tous pour offrir une couverture distinctive à nos lecteurs. Et en embarquant dans les avions, non seulement ça coûte très cher, mais tu ne te démarques pas des autres. »

Le Devoir, pour sa part, a décidé de ne pas participer aux caravanes non plus, tout en s’entendant avec La Presse canadienne pour qu’elle puisse relayer ses questions aux chefs. « Pour la couverture au quotidien, les agences étaient là, il y avait un écosystème sur lequel on pouvait s’appuyer, illustre le directeur de l’information du Devoir, Florent Daudens. Et après, il s’agissait plus de se demander où on allait chercher plus de profondeur, d’analyse, de pertinence. […] Comme électeur, est-ce que tu suivrais la course des petits chevaux ou tu voudrais comprendre et faire un choix éclairé le jour du vote ? On a décidé le plus possible de répondre à cette deuxième option. »

Au Globe and Mail, le chef du bureau d’Ottawa, Robert Fife, a décidé d’envoyer ses reporters plus jeunes dans les caravanes. D’une part pour leur faire gagner une expérience précieuse, mais aussi pour pouvoir garder les vétérans au bureau et les faire travailler sur des histoires originales.

M. Fife, journaliste chevronné, comprend cette tendance au retrait des médias en raison des coûts, mais note que cela laisse ceux-ci dépendants des questions des reporters ayant payé pour être dans les caravanes.

« Mais ce qui est le plus frustrant, bien sûr, ce sont les chefs, qui parlent en grande partie avec des lignes déjà préparées (talking points), explique-t-il. C’est vraiment un mauvais service à rendre au pays et c’est une des raisons clés, outre l’argent, qui fait que les entreprises médiatiques se retirent de cet exercice. »

Le jeu entre politiciens et les représentants de la presse a aussi changé, estime Éric Trottier, ce qui enlève à ses yeux une partie de l’intérêt des caravanes. « On pouvait dire que, dans le passé, il y a vingt ans, les journalistes pouvaient avoir un accès privilégié au premier ministre, aux chefs, mais ce n’est plus comme ça que ça fonctionne. Les chefs sont extrêmement protégés et le seul contact que les journalistes ont avec les chefs, ce sont les scrums [mêlées de presse] à la sortie des avions. »

Le rôle de Radio-Canada

Du côté de Radio-Canada, la directrice générale de l’information, Luce Julien, reconnaît d’emblée avoir déjà dit qu’elle aimerait bien se passer des caravanes, mais qu’elles étaient incontournables. Aujourd’hui elle rajoute : « Plus que jamais ».

« La raison pour laquelle je dis plus que jamais, c’est entre autres pour les médias francophones, en lien avec la crise des médias, dit-elle. Moi-même j’avais coupé [dans les ressources], mais comme diffuseur public, quand j’ai su qu’il n’y avait pas de journalistes francophones sur la caravane du NPD, par exemple, j’ai réagi. […] Pour moi ça reste fondamental que les chefs soient interrogés chaque jour par des journalistes en français et en anglais. »

Du contexte

L’ancien journaliste Patrick White, aujourd’hui professeur à l’École des médias de l’UQAM, croit aussi beaucoup à l’importance de la présence des journalistes à bord des avions des chefs.

« En étant absent, tu manques une partie de l’histoire, c’est quoi le contexte, le spin qui se fait, le jeu de coulisse… Et on sait jamais ce qui peut arriver dans une campagne électorale et, quand ça dérape, il faut être là. »

Patrick White voit les coûts élevés des caravanes comme « un non-sens total » et un « frein à la démocratie. »

« Est-ce qu’on pourrait arriver à un système avec Élections Canada, qui pourrait offrir une certaine péréquation aux médias pour aider à mieux couvrir les avions des chefs ? Je lance ça comme ça, mais il faudra faire mieux la prochaine fois. »

Le terrain

M. White, notamment un ancien du HuffPost Québec et de Reuters, estime que si le travail de vérification de faits s’améliore dans les entreprises de presse, un plus grand effort aurait pu être fait dans les dernières semaines contre la désinformation, notamment celle propagée par l’obscur site du Buffalo Chronicle au sujet de Justin Trudeau.

Il note aussi que les médias québécois « ont du travail à faire sur leur connaissance du Canada anglais. »

À La Presse, ce sont d’ailleurs les reportages de terrain qui ont bénéficié des sommes économisées en ne montant pas dans les avions. « On est allé se promener dans toutes les régions du Canada, dit Éric Trottier. On s’est dit, on va se mettre à l’écoute des Canadiens. La vague orange en 2011, ça nous a tous frappés. Alors, on a beaucoup réfléchi. Il fallait être capable de voir venir une vague si elle s’en venait. »

Florent Daudens du Devoir a le même regard, rappelant que le quotidien s’est notamment rendu en Colombie-Britannique et dans la région de Toronto. « On a vraiment eu une réflexion sur ce qu’étaient les luttes ou les régions révélatrices de l’humeur de l’électorat, ou même de l’issue du scrutin. »

Pour Luce Julien, cet enjeu restera tout à fait pertinent pour la prochaine campagne électorale fédérale, qui pourrait arriver plus tôt que tard avec un gouvernement minoritaire.

La patronne de l’info de Radio-Canada a devant elle un pays « extrêmement polarisé ». Et à ses yeux, le diffuseur public aura la responsabilité de faire entendre une multitude de points de vue, de réalités. « C’est important que les gens, à tout le moins, s’entendent. Je ne sais pas s’ils vont se comprendre, mais il faut qu’ils comprennent au moins le point de vue de l’autre. »